La classe créative des campus et le zoo des manufactures
Une dizaine de géants de la sous-traitance se divisent le marché de l’électronique mondiale. La plupart sont taïwanais (Foxconn, Pegatron, Quanta Computer, Compal Electronics) ou américains (Flextronics, Jabil) mais tous ont des usines en Chine. Fondée en 1974, l’entreprise Foxconn (ou Hon liai Precision Industry), plus d’un million de salariés, troisième employeur privé au monde, fabrique à elle seule près de la moitié de l’électronique mondiale. Ses principaux clients sont Apple, Amazon, Cisco, Dell, Google, Hewlett-Packard, Microsoft, Motorola, Nintendo, Nokia et Sony. Depuis les consoles de jeu Atari en 1980 jusqu’aux Blackberries, iPad, iPhones et Kindles, en passant par les ordinateurs, scanners, imprimantes, etc. la majeure partie de l’électronique grand public consommée dans le monde est sortie d’usines chinoises, et notamment de celles de Foxconn.
À Shenzhen Longhua, « Foxconn City », le site de production historique du groupe, rassemble plus de 35o ooo ouvriers dans un espace de trois kilomètres carrés. Pour une soixantaine d’heures de travail par semaine, on gagne jusqu’à l’équivalent de 5oo euros par mois. La plupart des travailleurs sont des jeunes migrants des campagnes, qui vivent là dans des chambrées d’une dizaine, sans intimité. Les fenêtres de ces bâtiments de douze étages sont grillagées depuis la médiatisation d’une vague de suicides au printemps 2010. Depuis lors, la direction a consenti des hausses de rémunérations tout en déménageant une partie de la production dans de nouvelles villes-usines à l’intérieur du pays pour faire travailler une main-d’œuvre locale à des salaires plus bas.
Chaque détail du quotidien de ces ouvriers de l’électronique rappelle l’extrême mesquinerie sur laquelle repose le grand capital : en particulier dans le secteur manufacturier, les petites économies font les grandes fortunes. Les réunions obligatoires de début et de fin de journée ne sont pas payées. Il est interdit de parler à son voisin de chaîne et de lever la tête. La nourriture est insipide et insuffisante. À l’usine Jabil de Wuxi, le recrutement est payant à chaque étape, y compris la visite médicale, et dans les dortoirs, l’eau potable n’est pas fournie. Sur tous ces sites, cancers, maladies respiratoires et neurologiques sont légion, résultats de l’exposition aux poussières d’aluminium, fluides de coupe et solvants. (...)
On dirait l’enfer et le paradis. Sons le soleil de la Californie, sur le campus de Mountain View, siège de Google, on se réunit dans une piscine à balles pour favoriser les brainstormings. Des salles de gym ouvertes jour et nuit sont à la disposition des employés, qui gagnent 7 dollars par demi-heure qu’ils y passent. Leur salaire médian avoisine les 100 000 euros par an. Le site compte une trentaine de restaurants, tous entièrement gratuits. (...)
les salariés d’Apple se réjouissent encore aujourd’hui du reflet angélique que leur renvoie leur activité : leur principal motif de satisfaction au travail serait « le sentiment de fabriquer un monde meilleur par la technologie » (...)
Comme dans un conte pour enfants, le rêve californien d’une technologie libératrice figure l’exact revers du quotidien des ouvriers chinois sur les chaînes de fabrication. Dans l’univers lisse des technopoles mondiales, les conditions de production des « innovations » sur lesquelles repose l’économie des grandes puissances sont taboues : invisibles, les immenses villes-usines perdues dans le smog de la Chine lointaine. L’électronique grand public qui a déferlé sur nos quotidiens est produite dans ces usines depuis le début des années 1980. Pourtant, il a fallu attendre 2006 pour qu’une enquête sur les conditions de travail dans le secteur paraisse dans les médias. Trente ans de refoulement. (...)
une division mondiale du travail qui repose, dans les pays riches, sur l’évacuation pure et simple de la production des biens matériels alors même qu’ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus voraces en énergie et en matières fossiles, de plus en plus rapidement obsolètes. Ce qui, en une génération, a créé la situation paradoxale dans laquelle nous sommes : le monde de l’usine et du travail à la chaîne n’a jamais été aussi éloigné de l’imaginaire et du quotidien des classes moyennes mondialisées alors même que le nombre d’usines et de travailleurs à la chaîne sur la planète n’a peut- être jamais été aussi élevé. (...)
Comment une société peut-elle être aussi matérialiste tout en entretenant un tel déni de ses propres conditions de possibilité matérielles ? Quand les suicides en série chez Foxconn ont révélé au monde entier les conditions de production de l’électronique, comment expliquer que le consumérisme induit par les nouvelles technologies soit si peu remis en cause ? Pourquoi des milliers de voix ne s’élèvent-elles pas pour critiquer les orientations de la recherche en informatique et en robotique, a fortiori lorsqu’elles répondent à l’appel grotesque de la « robolution » ? Cela tient sans doute notamment à notre croyance dans la toute-puissance de la technologie, telle qu’on la croit capable, dans l’univers moderne des pays riches et des capitales mondiales, de résoudre tous les problèmes auxquels l’humanité est confrontée. Jusqu’au début des années 2000, la disparition des usines de notre champ de vision a réellement laissé planer l’idée que l’aliénation du travail à la chaîne avait été « dépassée ». (...)
A tout le moins, il fallait bien que les machines ayant permis d’automatiser les usines européennes aient été produites quelque part ! Mais cette mystification ne s’est dissipée qu’au profit d’un autre fantasme : les robots vont libérer les travailleurs du Tiers Monde, qui seront à leur tour promus à des tâches de conception. (...)
« Toute main-d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que celui-ci soit humain ou mécanique, est condamnée à subir les conditions de travail de l’esclave. » (...)
« Si tu ne travailles pas assez dur, on va te remplacer par un robot », menace-t-on régulièrement les salariés de Foxconn. En renvoyant les travailleurs à l’idée qu’ils sont déjà superflus, la robotisation joue aussi un rôle démoralisateur pour s’organiser et faire valoir ses droits : la force idéologique de l’automatisation, « c’est de délégitimer la défense du métier, l’idée même de discuter comment on fait le travail, puisqu’il a vocation à disparaître très rapidement », note le sociologue David Gaborieau. À quoi bon lutter quand on n’a pas d’avenir ? (...)
La croyance qu’ont les chercheurs, cadres et ingénieurs qui phosphorent dans les Silicon Valley de la terre entière de « fabriquer un monde meilleur par la technologie » repose sur un savant jeu d’ombre et de lumière destiné à éviter que les sinistres réalités de la production matérielle ne se retrouvent baignées d’un éclairage trop cru. Les jeunes générations se rêveraient-elles aussi facilement en Bill Gates ou en Steve Jobs s’il allait de soi que ces fortunes reposent moins sur une inventivité visionnaire que sur l’exploitation de millions de travailleurs [et sur l’exploitation et la destruction du monde naturel, N.d.E.] ? (...)
On ne peut qu’espérer une amplification de la contestation ouvrière en Chine et ailleurs. Mais c’est d’abord à nous autres, classes moyennes urbaines mondialisées, à la fois infiniment moins accablées par les problèmes de survie et en même temps hébétées par le kaléidoscope numérique, qu’il appartient de cesser d’adhérer à ce modèle et de repenser la matérialité de notre existence. En commençant par un exercice d’imagination : et si l’ensemble des infrastructures nécessaires à la production de tous les ordinateurs, télévisions, iPads, appareils photo et téléphones que nous utilisons étaient relocalisées sur nos territoires ? Voyons un peu : mines de terres rares, d’or, de cuivre et d’étain, forages pétroliers, usines chimiques, construction de nouvelles centrales électriques, multiplication des prélèvements d’eau, usines de circuits électroniques et d’assemblage, déversements toxiques à chaque étape de la production. Regarder cela en face, ne pas le perdre de vue, n’est-ce pas un préalable indispensable à toute réflexion sur la « liberté », l’« autonomie », la « solidarité » et la « créativité » que tous ces objets sont censés décupler ?
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« Les produits innovants qui réussissent sont fondés sur les besoins réels et principaux des consommateurs, avance le futurologue. La quantité d’argent désormais consacrée aux animaux de compagnie — ils deviennent de véritables bébés à fourrure pour tant de personnes — signifie qu’il y a une grande demande des consommateurs dans ce sens. » (...) Bien évidemment, l’étude commandée par Amazon n’est pas désintéressée. Le géant de la vente en ligne commercialise déjà des appareils qui prétendent traduire les miaulements de votre chat en langage compréhensible pour les humains. Pour susciter une demande du côté de ses clients qui possèdent un animal de compagnie, Amazon a logiquement tout intérêt à prédire que de tels traducteurs deviendront une réalité dans quelques années.