« L’argent, c’était la boîte noire. Je n’avais aucune idée des montants se trouvant sur notre compte, aucun accès. » Ainsi parle Marie*, 40 ans, dix ans de vie commune avec un homme qui lui a fait subir de nombreuses violences.
Au terme générique de violences conjugales, on associe souvent les violences physiques (coups, jets d’objets...), psychologiques (insultes, dévalorisation de l’autre...) et sexuelles (viol...). Le quatrième mur de l’enfer est plutôt méconnu, car parfois considéré comme moins inquiétant : c’est celui des violences économiques ou administratives. Le non-accès aux comptes en banque. La mainmise de la personne perverse sur tout un pan administratif de la vie de l’autre. Le moindre achat, la plus petite course, l’acte le plus anodin de la vie quotidienne qui dépend d’autrui.
Ce quatrième mur vient pourtant boucler l’emprise d’une personne sur une autre. (...)
Cela débute, dans la plupart des cas, de manière insidieuse. Comme pour Marie. À 20 ans, elle renonce à un travail pour suivre son compagnon « dans un coin paumé ». Elle veut être avec lui, dépend de son argent en attendant de toucher les allocations chômage. Il lui propose un compte joint, un mariage. La jeune femme retrouve du boulot, un 80% qu’elle sait, instinctivement, précieux. « Je gérais tout : les enfants, le ménage, les courses... Il m’a dit qu’il allait gérer l’administratif. J’ai délégué. »
Marie se retrouve sans accès au compte joint de son couple, dont seul son mari possède la carte bancaire. Elle ignore quel salaire il touche. Sur son compte à elle, un virement automatique mensuel de 500 euros, pour la nourriture et les enfants. Rien d’autre. « Pour acheter des vêtements aux enfants, je devais négocier, quémander comme une ado. J’avais la tête dans le guidon, je me disais qu’on n’avait pas d’argent. » Elle découvrira plus tard que ses beaux-parents utilisaient le compte commun pour payer les travaux de leur nouvelle maison. « Les mêmes qui me disaient qu’ils allaient me mettre chez les fous et me piquer mes enfants. »
Piétinée par l’homme idéal
Coupée de sa propre famille, éloignée de ses amis, Marie s’aperçoit que les gens voient en son compagnon « un mari parfait ». Après la naissance de leur troisième enfant, il manœuvre afin qu’elle ne reprenne pas le travail. « Je n’avais plus de libre arbitre. Tout a été fait pour que je ne puisse pas reprendre le travail, donc que je ne puisse pas partir. » Elle s’accroche à son boulot.
Pendant ce temps, son mari « coupe tout » : aucun accès à la mutuelle, subtilisation des relevés dans la boîte aux lettres... Une fois, Marie réussit à en récupérer un. Elle prend rendez-vous à la banque. « J’ai découvert qu’il sortait du liquide, de gros montants. Il jouait, je crois... Il vidait quasiment les comptes, faisait des chèques à l’étranger. Je ne sais toujours pas où est parti cet argent. »
Spécialiste des violences faites aux femmes, l’avocate nantaise féministe Anne Bouillon constate des violences qui viennent infiltrer « toutes les sphères de la conjugalité. Les violences économiques sont donc un des éléments constitutifs d’un système d’emprise globale. Elles viennent parachever ce système, avec une volonté totale de maîtrise de l’autre. »
Malheureusement aidé par une dématérialisation massive de l’administratif, ce type de violence empêche les femmes de s’éloigner, de pouvoir reprendre la main sur leur vie. (...)
Bien souvent, cette mainmise administrative du conjoint ne leur apparaît même pas comme une violence. « Il y a des dizaines de femmes qui n’ont déjà pas conscience que le viol conjugal, c’est du viol, et qu’une gifle est une violence, observe Anne Bouillon. Mon boulot, c’est justement de nommer les violences, de les accompagner dans cette prise de conscience. »
Pour Marie, les violences ont explosé quand elle a voulu se séparer de son mari. Poussée dans l’escalier, enfermée dans une pièce, tirée par les cheveux « parce que ça ne laisse pas de traces », la jeune femme finit par déposer plainte après qu’il l’a frappée devant les enfants. (...)
. » Un emploi sûr la rassure, un peu. « Mais je ne serai jamais sereine. Je paye encore tout pour les enfants. J’ai acheté l’éloignement et la tranquillité. On m’a volé dix ans. Je suis encore stupéfaite de ce que je n’ai pas vu... » (...)
Pauline, 33 ans
L’humiliation est quotidienne. « Il était au courant de tous mes soins via le compte Améli. Si je voulais aller chez le médecin, je devais demander sa carte, limite supplier. Les violences administratives paraissent dérisoires au début, mais après tu te rends compte que c’est ça, plus ça, plus ça... Un de mes enfants en venait même à me donner son argent de poche ! »
Aujourd’hui séparée, et son mari incarcéré après sa plainte pour des faits passibles de la cour d’assises, la jeune femme n’a longtemps pas été dans la possibilité de retirer un centime. Elle a découvert des crédits à la consommation qu’elle ignorait. Elle a pu refaire des mots de passe pour tous ces comptes. Pour l’instant. « Le numéro d’allocataire, on l’a à vie, alors à la CAF on m’a dit qu’il pourrait rechanger le mot de passe en sortant de prison... » (...)
« Le système est très mal fait pour nous protéger. Quand il gérait tout, c’est comme si je n’étais personne, transparente pour la société. Comme s’il te disait : “Tu n’existes qu’à travers moi, tu n’es quelqu’un que grâce à moi”. »
Remonter la pente
L’accompagnement global de ces femmes qui fuient l’emprise, y compris sa dimension administrative, est un des axes de travail du lieu d’accueil et d’écoute Citad’Elles, à Nantes. (...)
Les administrations ne simplifient pas la vie des femmes victimes de violence : c’est ce que confirme Pauline, qui bataille chaque jour pour se sortir de ce bourbier administratif. « Je sais que je n’ai pas fini avec les assurances et les banques. Rien ne nous facilite la vie, rien n’est pensé pour ce genre de situation... La mesure d’éloignement, tout ça, très bien, c’est physique, mais le reste ? Aucune loi ne vient nous protéger là-dessus, il n’y a jamais rien qui va au niveau des papiers. Je comprends que certaines femmes craquent et disent “Stop, je retourne avec lui”... »
L’emprise est si puissante que nombre de femmes se voient donc confisquer leur propre argent. (...)
Comme pour les autres violences, l’ombre du patriarcat plane sur le mariage. Pour Anne Bouillon, ces femmes « emmurées dans une nasse administrative », qui ont « conscientisé qu’il y avait un “chef de famille” et un “devoir conjugal” » sont la résultante de décennies de violences conjugales traitées comme des faits divers ou de simples disputes de couples.
« Le législateur ne s’est saisi que très récemment d’une analyse féministe pour enfin finir par considérer ces violences au prisme d’une inégalité hommes-femmes criante. Or, sans ce travail d’analyse, on passe à côté du fait qu’il s’agit bien d’un système organisé, global, extensif, de prise de pouvoir de l’un sur l’autre, d’un véritable phénomène de domination. » En plus de défendre ses clientes traumatisées, l’avocate mène le combat au-delà, pour déconstruire « cette inégalité structurelle. On touche là au fondement même de notre société. C’est ici que la pensée féministe est nécessaire. » (...)