Le sociologue Max Weber est régulièrement enrôlé dans des tentatives de minimisation ou de justification des violences policières. Il s’agit d’un détournement de son œuvre, alors que ces violences découlent précisément d’un défaut de légitimation du pouvoir actuel.
En règle générale, les concepts de sciences sociales n’atterrissent pas sans encombre dans le débat public. Mais avec Max Weber (1864-1920) et sa notion de « monopole de la violence légitime » conquis par l’État, les contresens et les usages abusifs s’enchaînent avec une intensité peu commune. Transformée en slogan figé, abstraite du mode de raisonnement qui lui a donné naissance, la formule sert de vernis savant à une relativisation, voire à une justification des violences policières reprochées au pouvoir macronien.
La version la plus absurde de ce coup de force rhétorique a été livrée par le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour, jeudi 30 mars, sur le plateau de BFMTV. « Il ne peut pas y avoir de violences policières, car la police, et donc l’État, a le monopole de la violence légitime. On sait ça depuis Max Weber », a-t-il déclaré. Prise au pied de la lettre, la phrase revient à considérer que le monopole de la violence annule l’existence de la violence. (...)
le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin s’était révélé plus cohérent le 28 juillet 2020, lorsqu’il avait lâché devant la commission des lois de l’Assemblée nationale : « La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime. C’est vieux comme Max Weber ! » (...)
Ce raisonnement, exprimé depuis le cœur du pouvoir et largement répandu au sein de la majorité, consiste à dire que puisque la violence de l’État est légitime, critiquer son exercice revient à remettre en cause l’ordre politique tout entier (ce qui fait évidemment de vous un « mauvais républicain »). Tout juste consent-on à admettre l’existence de « brebis galeuses » qui outrepasseraient les ordres ou la mesure, mais pas plus que dans n’importe quel milieu.
Professeur à Sciences Po, et donc a priori mieux renseigné sur le contenu réel des écrits d’une figure fondatrice des sciences sociales, Dominique Reynié a déroulé des affirmations semblables dans l’émission de France 5 « C ce soir ». « Il y a évidemment des excès du côté de la violence policière, mais c’est quand même la violence légitime, c’est quand même l’État », a-t-il développé pour souligner qu’il n’y avait pas « d’équivalence [avec] la violence manifestante », rabattue du côté de l’illégitimité.
Expliquer n’est pas justifier, ou la sociologie pour les nuls
« Not in my name », pourrait répliquer Max Weber par-delà les siècles. À défaut, celles et ceux qui l’ont lu et qui l’enseignent sont nombreux à réagir face à l’appropriation infondée de son œuvre. Et pour cause : quand le sociologue écrit que « l’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé […] revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime », il décrit crûment un processus, mais ne dit pas que les forces de l’ordre seraient toujours dans leur bon droit. (...)
Max Weber a en effet choisi, pour définir l’État, non pas de partir de ses objectifs ou de ses fonctions, mais des moyens que ce dernier a utilisés pour imposer son existence. Ce faisant, le sociologue incarne une tradition qui s’est souciée de la genèse de l’État, afin de comprendre comment cet agencement institutionnel s’est construit et répandu, au détriment d’autres. Un geste intellectuel très éloigné de réflexes idéalistes ou quasi religieux de ceux qui font de l’État une réalité majestueuse et transcendante, soustraite à toute critique parce qu’elle nous protégerait du chaos.
D’autres que Weber ont poursuivi cette tradition, à travers des œuvres extrêmement riches. C’est le cas de Norbert Élias, une figure des sciences sociales dont l’existence aura épousé les bornes du XXe siècle. Connu pour ses travaux sur la pacification des mœurs en Occident, il a insisté sur le processus de monopolisation dont l’État est le résultat, en ce qui concerne non seulement les moyens de coercition, mais aussi les ressources fiscales ou la capacité de produire un sentiment d’appartenance. (...)
les travaux de l’universitaire états-unien Charles Tilly sont encore plus explicites. Pour lui, une description réaliste de la formation des États conduit à jeter aux orties les illusions de contrat social ou toute autre philosophie harmonieuse d’édification de la puissance publique. « La guerre et l’État […] apparaissent comme les plus grands exemples de crime organisé », a-t-il affirmé sans ambages dans une contribution traduite en français dans la revue Politix. (...)
Faire l’histoire de l’État, c’est donc faire celle d’une stratégie d’accumulation de pouvoirs, d’avoirs et de savoirs, et raconter la fabrique d’une domination politique. On peut en déduire des partis pris très divers, certains souhaitant l’abolition de ce cadre, d’autres préférant le transformer dans un sens libéral et égalitaire. Mais partir du postulat que l’État exprime la légitimité par défaut relève soit de la naïveté, soit de la participation consciente à cette entreprise de domination. (...)
Si la violence est perçue comme légitime dans nos régimes représentatifs et partiellement démocratisés, ce n’est donc pas par magie, mais parce que le recours à cette violence s’inscrit dans un rapport de « contraintes mutuelles entre dirigeants et dirigés ». Quitte à effrayer ceux qui se réfèrent indûment à Max Weber, on peut se tourner vers des théoriciens marxistes de l’État pour prolonger cette idée, en particulier vers l’œuvre de Nicos Poulantzas.
L’État moderne des pays capitalistes avancés, souligne-t-il, a reproduit sa domination en monopolisant, mais aussi en usant de moins en moins de la force nue de ses appareils de coercition. La possibilité de son emploi est certes restée en filigrane, mais le consentement des gouvernés a été majoritairement acquis autrement. (...)
le pouvoir macronien s’est échiné à fermer tous les canaux possibles par lesquels la société peut l’alerter, le contrôler, l’amener à des compromis. Comme si, entre l’obéissance et l’émeute, il n’y avait de place pour rien.
Une dérive prétorienne
Poulantzas avait justement décelé les prémices d’un « étatisme autoritaire » – à ne pas confondre avec des régimes d’exception comme les dictatures ouvertes ou les totalitarismes. À l’orée de l’ère néolibérale, il annonçait « la concentration accélérée du pouvoir réel dans des dispositifs de plus en plus circonscrits et sa polarisation tendancielle vers les sommets gouvernementaux et administratifs ».
L’actuelle réforme des retraites illustre précisément ce manque de capacité et de volonté des sommets de l’État d’obtenir un consentement par des voies pacifiques, non brutales (...)
C’est parce que le pouvoir macronien ne parvient plus à se légitimer par des méthodes plus subtiles qu’il imprime au régime une dérive prétorienne, en ne laissant, entre lui et la société, que les forces de l’ordre. (...)
À l’heure où les démocraties devraient consolider ce qui les différencie et les rend plus désirables que les régimes autoritaires, l’urgence consisterait plutôt à traiter les maux structurels qui affectent la police française : la défiance élevée qu’elle suscite, la trop faible responsabilité de ses agent·es, et l’absence de réel contrôle indépendant à son égard. Des tâches pour lesquelles il vaut mieux laisser Max Weber en paix.