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Olivier Tesquet : « Nous sommes prisonniers de l’état d’urgence technologique »
/Le vent se lève
Article mis en ligne le 27 décembre 2020
dernière modification le 26 décembre 2020

Journaliste à Télérama et spécialiste des questions numériques, Olivier Tesquet s’intéresse à la thématique de la surveillance dès 2011 avec La Véritable histoire de Wikileaks. En 2020, il co-rédige avec Guillaume Ledit Dans la tête de Julian Assange (Acte Sud, 2020). Avec À la Trace, sous-titré « enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance » et publié aux éditions Premiers Parallèle, il plonge son lecteur dans les méandres du commerce de la donnée et de la revente de nos surplus comportementaux. Olivier Tesquet se définit lui-même comme un cartographe ; il se fixe pour objectif de nommer et décrire les mécanismes par lesquels un « capitalisme de la surveillance » est rendu possible. Entretien réalisé par Maxime Coumes et Florent Jourde et retranscrit par Cindy Mouci et Catherine Malgouyres-Coffin.

Avec la révolution technologique et la dématérialisation progressive de nos vies, nous nous sommes mis à donner de plus en plus d’informations sur nous, et quelque part, nous sommes devenus des participants actifs dans cette vaste entreprise. Les États, dans cette opération, ont largement délégué ce contrôle à des entreprises, qu’elles soient grosses et visibles – comme les plateformes qu’on connaît tous, de Google à Facebook – ou plus petites et sans pignon sur rue, à l’image des courtiers en données ou des officines qui vendent des outils de surveillance. Ces entreprises-là sont devenues le bras armé et invisible de cette nouvelle organisation du contrôle, en opérant à la fois pour leur compte personnel à des fins pécuniaires, mais également à des fins régaliennes, dans la mesure où elles viennent fournir un certain nombre d’informations utiles à des gouvernements. Ainsi, le renseignement militaire américain achète par exemple des données de géolocalisation issues d’applications grand public à des data brokers qui les aspirent par le biais d’un petit morceau de code informatique dissimulé à l’intérieur desdites applications.

L’exemple le plus frappant, de mon point de vue, c’est l’affaire Snowden, parce que c’est l’histoire d’une double délégation privée. J’entends par là que l’on en connaît la partie la plus médiatisée et spectaculaire : une coopération entre des grandes entreprises technologiques et les services de renseignement américains, en l’occurrence la NSA. Mais il ne faut pas oublier qu’Edward Snowden travaillait pour Booz Allen Hamilton, une entreprise de consulting qui, dans l’Amérique post-11 septembre, a fait partie de ce cortège d’acteurs privés associés à la lutte contre le terrorisme. À l’heure où le monde dans lequel nous vivons est perçu comme de plus en plus dangereux, que ce soit pour des raisons liées aux risques terroriste ou sanitaire, la tentation de cette privatisation est de plus en plus forte. (...)

Bien sûr, il reste des élus, majoritairement de droite, pour invoquer le suivi très serré des fichés S, mais nous sommes entrés dans une ère très foucaldienne où le seuil de suspicion s’est considérablement abaissé. La reconnaissance faciale, pour paraphraser un colonel de gendarmerie auteur d’une note sur la question, « c’est le contrôle d’identité permanent et général ». (...)

Face à la baisse de confiance de larges pans de la population dans la parole politique, les institutions et la puissance publique, il ne reste que deux outils pour gouverner : la force et la technologie, la seconde pouvant se mettre au service de la première. C’est, je crois, la raison pour laquelle les démocraties libérales sont – paradoxalement – plus poreuses aux dérives de la surveillance. (...)

Au-delà du contrat avec une entreprise en particulier, les technologies sécuritaires provoquent ce qu’on appelle l’effet cliquet. C’est à dire qu’une fois adoptées, on ne revient jamais en arrière. On l’observe particulièrement dans la lutte antiterroriste. Pensez au plan Vigipirate : mesure d’exception en 1995, toujours en vigueur aujourd’hui. Il faut se figurer « l’effet cliquet » comme une horloge : le temps qui a passé est irrémédiablement perdu. (...)

Chez nos voisins britanniques, Palantir gère les données hospitalières, et pourrait bientôt organiser la politique de tests, qui a souffert d’un certain nombre de ratés. Outre-Atlantique, Palantir travaillera main dans la main avec les autorités sanitaires pour décider qui bénéficiera du vaccin contre la Covid-19 quand il sera disponible. C’est un pouvoir considérable, de vie ou de mort pourrait-on dire. (...)

Aujourd’hui, lorsque nous utilisons Doctolib par exemple, présenté comme une licorne française et une fierté nationale, il faut rappeler que nos données sont hébergées chez Amazon. (...)

Nous sommes prisonniers de ce que j’appelle l’« état d’urgence technologique ». Qu’il s’agisse de Palantir, de StopCovid ou du Health Data Hub, nous sommes contraints de décider dans l’urgence, temporelle et politique, sécuritaire et sanitaire. (...)

Comment fait-on pour arrêter un train lancé à grande vitesse quand on sait que quelques réglages ne vont pas suffire à freiner sa course ? Aujourd’hui, les tentatives de régulation, trop timides, se fracassent sur la réalité de cette dissymétrie. (...)

Pendant longtemps, on a estimé que le meilleur moyen de renverser la vapeur était de négocier au niveau international, ou en tout cas supranational. C’est à la fois terriblement banal et proprement terrifiant de le verbaliser ainsi, mais un pays seul ne peut rien face à Facebook ou Google. Mais, le temps passant, il semble de plus en plus évident qu’il faut ramener la discussion devant notre porte. La ligne de front est ici. Il faut relocaliser les luttes, mesurer l’impact des technologies dans notre environnement le plus proche. Les spatialiser, c’est leur donner une forme, une préhension. L’espace urbain tendant à devenir le lieu où la toute-puissance de la technique se manifeste, j’ai tendance à penser que les victoires peuvent s’obtenir au niveau local. Google a voulu transformer un quartier de Toronto en showroom de la ville intelligente de demain ; les habitants s’y sont opposés et le projet a été abandonné. On observe une tendance similaire sur la reconnaissance faciale : aux Etats-Unis, plusieurs mairies, de San Francisco à Portland, ont interdit son utilisation à des fins policières. En France, la CNIL ou des tribunaux administratifs ont interdit un certain nombre d’expérimentations sur le territoire, à Nice ou à Marseille.

Plus généralement, je crois aussi à la capacité d’action collective des citoyens. Aujourd’hui, le plus gros caillou dans la chaussure des GAFAM est une class action lancée par Max Schrems, un étudiant autrichien particulièrement procédurier qui, emmenant des centaines de milliers de personnes des plateformes dans son sillage, a obtenu la tête du Privacy Shield, l’accord qui encadrait le transfert de données entre l’Europe et les Etats-Unis et permettait aux têtes de pont du capitalisme de surveillance de capitaliser sur le dos de nos intimités. (...)

Paradoxalement, les gouvernements occidentaux sous-estiment et surestiment la menace. Ils la sous-estiment parce qu’ils la comprennent très mal. (...)

Dans le même temps, nous avons tendance à surestimer la menace. C’est peut-être une tendance plus collective, qu’on peut lier au scandale Cambridge Analytica. (...)

Plus largement, je pense que nous avons un problème méthodologique au moment de se confronter à cette question de l’emprise des sociétés informatiques sur nos vies – ce que Shoshana Zuboff appelle le « capitalisme de surveillance ». On peut s’en tenir à ce mot-là, même si je diverge sur la définition. Elle s’intéresse à ces dispositifs pour ce qu’ils nous font, je préfère m’attarder sur ce qu’ils sont. Les nommer, les décrire. Le danger réside dans la possibilité de la manipulation, avant même sa réalisation. C’est pour cela que j’envisage mon rôle comme celui d’un cartographe, dont la tâche consiste à mettre à nu ces mécanismes cachés. Je veux croire qu’on échafaudera une critique plus opérante du « capitalisme de surveillance » en révélant son architecture qu’en se concentrant sur ses effets, difficiles à mesurer. (...)