Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
France culture
Prix littéraires : "C’est l’homme blanc quinquagénaire qui règne en maître dans les jurys"
Article mis en ligne le 7 novembre 2018

Parmi les grands prix littéraires, il n’y en a pas un qui récompense à égalité les femmes et les hommes. Le Goncourt a couronné 10% de femmes depuis sa création en 1904, l’Intérallié 9%, le Renaudot 13%... ; et ces chiffres, plus qu’inégalitaires, ne choquent pas grand monde. Comment l’expliquer ?

Un prix littéraire peut changer la vie d’un écrivain, lui permettre de travailler plus sereinement sans s’inquiéter de trouver son public ou de se distinguer sur les étals fournis des libraires. Mais il y a peu d’élus... et surtout très très peu d’élues. Preuve en est du carré de finalistes pour le Goncourt cette année, qui est 100% masculin. (...)

Petit tour d’horizon : parmi les prix qui dopent le plus les ventes, le Goncourt, qui a jusque-là récompensé 10% de femmes, fait à peine mieux que l’Interallié (9%), et seulement un peu moins bien que le Renaudot (13%) ou le Médicis (22%). Et même le Femina, pourtant constitué d’un jury exclusivement féminin, à l’inverse des autres jurys où les femmes sont (parfois très) minoritaires, ne parvient à récompenser que 36% d’autrices - même pourcentage, il faut dire, que celui des femmes publiées par les éditeurs chaque année. Comment cela est-il encore possible en 2018, et pourquoi ces chiffres ne semblent pas émouvoir grand monde ? Dans notre tentative de comprendre d’où venait une telle disparité, nous avons rencontré deux écrivains respectivement jurées au prix Femina et au prix Renaudot, et un historien.

L’entre-soi des hommes

Exclusivement féminin, le jury du prix Femina, depuis un siècle, récompense hommes et femmes sur un même principe de non-discrimination. Anne-Marie Garat en est membre. Jugeant ces statistiques regrettables, cette lauréate du Femina et du Renaudot des lycéens 1992 témoigne du traitement des femmes dans la vie publique littéraire, et de leur perpétuelle "secondarisation" (...)

Passées à la trappe de l’histoire littéraire (et à celle de la prestigieuse Pléiade)
Seule jurée du prix Renaudot, constitué de dix membres, Dominique Bona est l’une des cinq femmes à siéger, parmi trente cinq hommes, à l’Académie française. Elle, explique ces chiffres en avançant l’idée d’héritage (...)

Au banc des coupables, l’école et les institutions (...)

Les autrices, reconnues uniquement dans des champs déconsidérés
En fait, dès le XVIIIe siècle, on trouve énormément d’autrices, mais réfugiées dans une catégorie considérée comme n’appartenant pas à la "grande littérature" : la littérature d’enfance et de jeunesse (...)

Un machisme littéraire typiquement français

"En fait ce qu’il manque probablement en France, c’est ce qui existe aux Etats-Unis... C’est que Bernard Pivot n’ait pas été une femme...", avance Jean-Yves Mollier. L’historien rappelle qu’outre-Atlantique, la suprême instance de consécration littéraire a pour nom Oprah Winfrey. L’animatrice et productrice de télévision américaine, critique littéraire et éditrice de magazines, est en effet suivie par des millions de téléspectateurs (...)

Pour Anne-Marie Garat, si la France est incapable de se calquer sur le modèle des Etats-Unis, c’est à cause de son histoire des cinq derniers siècles. Une histoire qui fait que le virilisme prévaut aujourd’hui dans l’Hexagone comme instance d’évaluation du monde :

La traite esclavagiste, la construction du capitalisme dans le monde, s’est faite par l’homme blanc. Et donc il a cette prééminence virile, qui amène sans cesse à se démontrer et à se surdémontrer dans le racisme contre le Noir et les femmes, les deux grandes figures - Caliban et la sorcière - de l’autre. Nous sommes encore malades de cette histoire des cinq derniers siècles dans lesquels la suprématie masculine blanche s’est imposée, et elle se trahit de manière tellement obscène dans les jurys ou toutes les autres instances dont on a parlé, qu’on se dit qu’elle ne peut pas durer éternellement, si on n’est pas trop pessimiste.

Peu de militantisme de la part des femmes écrivains (...)