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Marie-Claude Saliceti
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Rabha Attaf et Anne Nivat, deux femmes grands reporters dans les pays en guerre
Article mis en ligne le 21 mars 2014
dernière modification le 18 mars 2014

Le Conseil Régional d’Aquitaine a organisé le vendredi 7 mars dernier au Rocher de Palmer, à Cenon, une table ronde sur le thème des femmes grands reporters. Les journalistes Rabha Attaf et Anne Nivat, respectivement spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient, pour l’une, et de la Russie, pour l’autre, y étaient conviées. Si la première a fait le déplacement, la deuxième s’est exprimée en visioconférence via Skype depuis la Crimée.

Les deux journalistes partagent un même constat : le métier de grand reporter est souvent considéré comme masculin, même si c’est moins vrai qu’il y a trente ans. « Normalement, ce sont les hommes qui font la guerre. Donc dans les pays où je vais, que ce soit en Tchétchénie, en Irak ou en Afghanistan, mes premiers interlocuteurs sont toujours des hommes », explique Anne Nivat. (...)

Mais les deux femmes s’accordent aussi sur l’avantage d’être une femme dans les pays arabo-musulmans. « Je dis toujours en riant que c’est mieux d’être une femme car on ne fait pas attention aux femmes », continue Anne Nivat. De plus, être une femme journaliste leur permettrait, contrairement à leurs confrères masculins, de pouvoir parler aux femmes dans ces pays. Aux hommes aussi ? « Oui, parce que je ne suis pas une de leurs femmes mais une femme occidentale, donc ils oublient que je suis une femme. Je suis pour eux une journaliste, une reporter à qui ils peuvent parler et par qui ils peuvent envoyer des messages, et c’est ça qui compte ».

A condition, bien sûr, d’adopter les couleurs locales. « Où que je sois, dans les pays musulmans, je suis toujours habillée comme une femme locale, c’est-à-dire avec une longue abaya noire en Irak, avec la burqa en Afghanistan, avec un foulard sur la tête et une jupe longue en Tchétchénie. D’abord, pour ma propre sécurité car si j’étais habillée en jeans, chaussures de marche et doudoune, tout le monde me repérerait. Mais c’est aussi tout simplement une question de respect pour les gens qui me reçoivent dans ces pays en guerre ». (...)

Rabha Attaf acquiesce mais ajoute : « le fait de m’habiller à la couleur locale a été très pratique au début pour passer inaperçue, mais ce n’est pas suffisant. Bien que je ressemble à une femme locale, que je sois de culture arabo-musulmane et que je parle couramment la langue arabe, quoi qu’on en dise, j’ai des comportements d’occidentale ». (...)

Et les agents sont toujours à l’affût des agitateurs et des journalistes, potentiellement considérés comme des espions.
Les pays arabes, des pays très dangereux pour les journalistes mais où les populations font preuve d’une grande hospitalité à leur égard, comme l’explique Anne Nivat : « j’ai été dans les pires conditions inimaginables en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Je ne savais pas le matin où j’allais dormir le soir, et il me suffisait de frapper à la porte d’une maison au crépuscule, pour qu’on m’ouvre la porte, qu’on m’accueille et qu’on me fasse à manger à moi en premier, même si c’était des foyers extrêmement pauvres dans lesquels il n’y avait pas grand-chose à manger ». (...)

Au-delà de cette bienveillance, Rabha Attaf insiste sur l’immense courage dont font preuve les personnes acceptant d’héberger des journalistes.

Paradoxalement, selon elle, être une femme serait un avantage sur place en reportage mais un désavantage dans les rédactions en France. « Ils considèrent ici qu’on est potentiellement des proies, et les faits ont démontré que les femmes, notamment les journalistes, étaient de plus en plus agressées sur les terrains de guerre et de conflits. On l’a vu notamment en Egypte, où ma consoeur Sonia Dridi de France 24 a été agressée sur la place Tahrir. C’était des agressions ciblées contre les femmes pour les dissuader de rester, et punir les familles qui laissaient leurs filles aller manifester. Mais quand on voit le nombre de confrères blessés ou qui meurent dans les conflits, il n’y a pas statistiquement plus de femmes que d’hommes ». (...)

Patrick Venries, directeur général délégué du quotidien Sud Ouest, avance une autre raison pour expliquer cette frilosité des patrons de presse à recruter des femmes journalistes : « sur une moyenne de carrière, les femmes ont des arrêts de travail plus fréquents que les hommes, elles sont en charge de familles alors que les hommes sont moins souvent à la maison. Dans la presse ou ailleurs, les femmes gagnent moins parce qu’elles ont moins de responsabilités et donc elles grimpent un peu moins dans l’échelle sociale ». Une longue tirade qui lui vaut d’être copieusement hué et entrecoupé de « stop ! » par une partie de l’assistance, très majoritairement féminine. (...)