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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Sevran : la légitime défense du policier mise à mal
Article mis en ligne le 11 juin 2022
dernière modification le 10 juin 2022

Le 26 mars, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), un policier a tué le conducteur d’une camionnette, Jean-Paul Benjamin, 33 ans et habitant de Sevran. Les éléments de l’enquête que Mediapart a pu consulter contredisent la thèse de la légitime défense de cet agent qui a fait feu alors que ni sa vie ni aucune autre n’étaient en danger au moment du tir.

Après Jean-Paul Benjamin (33 ans), tué le 26 mars à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), après Boubacar (31 ans) et son frère Fadjigui (25 ans), tués à Paris le 24 avril, une jeune femme, âgée de 21 ans, est décédée, le 6 juin, à la suite d’un contrôle de police. C’est la quatrième victime en moins de trois mois. Chaque fois, la police se réfugie derrière la mise en danger des fonctionnaires ou celle de passants. (...)

Il semblerait que les choses ne soient pas toujours aussi simples, comme Mediapart a pu le constater en accédant aux premiers éléments de l’enquête sur le décès de Jean-Paul Benjamin, habitant de Sevran, qui ont conduit à la mise en examen du policier de la Brigade anti-criminalité (BAC), Emmanuel N., pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, par personne dépositaire de l’autorité publique et avec arme ».

À la suite d’un différend financier avec une antenne d’Amazon, pour laquelle il travaille en tant que livreur sous-traitant, Jean-Paul subtilise une des camionnettes du groupe. Avant de partir avec le véhicule, il dit aux occupants qu’il « n’a rien contre eux mais qu’il en voulait au patron […] et qu’il voulait garder le camion et la cargaison » ainsi qu’il est précisé auprès des policiers lors du signalement du vol de la camionnette. (...)

le commandant Z., toujours à proximité de la camionnette, entend « un gyrophare au loin » et constate que le véhicule des policiers « de la BAC arrive à vive allure et se stoppe sur un terre-plein central étant donné qu’il y a des voitures dans les deux sens de circulation. Le trafic était un peu saturé ».

Il voit alors un agent de la BAC, Emmanuel N. « arriver en courant » et se diriger vers la camionnette. « Il était seul, explique-t-il aux enquêteurs. Sans être sûr que le policier ait annoncé son identité (n’étant pas porteur du brassard police) auprès du conducteur, le commandant le suit avec son collègue pour lui prêter assistance. Mais « là, l’action est très rapide. Il se rapproche l’arme à la main et la vitre conducteur se brise ».

Le conducteur de la camionnette « avait une conduite normale, précise-t-il. Ce n’est qu’après le tir qu’il a eu une conduite dangereuse ». Effectivement, mortellement touché dans le thorax, au niveau du cœur, Jean-Paul a fait plusieurs mètres avant de s’encastrer dans d’autres véhicules. Au moment du tir, ainsi que le commandant le précise, aucun policier ne se trouvait devant le véhicule de Jean-Paul. (...)

Les retranscriptions par les enquêteurs des images des caméras de vidéosurveillance viennent confirmer que le policier de la BAC intervient seul, en courant et « pas de brassard visible ». À hauteur du conducteur, le policier a alors une partie de ses membres supérieurs dans l’habitacle et aurait pour cela brisé la vitre du conducteur. Puis, alors que le policier fait un mouvement de recul, le camion démarre en sens opposé. Alors qu’il est à une distance de 2 à 2,5 mètres, « arme au poing » et « bras tendus », le policier tire.

Au moment du tir, à 12 h 23, « aucun danger apparent n’est visible sur la vidéo à ce moment précis », notent les enquêteurs.

Auditionné, l’auteur du tir livre une tout autre version, difficilement crédible au regard des enregistrements vidéo. (...)

Lors de sa deuxième audition, il passe finalement d’un tir accidentel à un tir pour sauver sa propre vie (...)

Le policier peine à étayer le danger face à un « conducteur qui n’était pas armé » et « ne proférait pas de menace ». Il reconnaît que « c’était une sensation très bizarre, une sensation particulière dans le corps inexplicable ». L’inexplicable, c’est ce qui ressort du tir de ce policier qui a coûté la vie d’un homme.

Plus inquiétant, il déclare à la fois que « ce n’était pas un tir visé » mais « un tir de riposte ». Tout en ayant « mis son arme à hauteur de l’individu » et donc sachant que son tir « serait susceptible de le toucher ». Après le tir, il a d’ailleurs « le sentiment d’avoir impacté l’individu. » (...)

il ne sait plus s’il a voulu « neutraliser le conducteur » ou « simplement stopper le véhicule ».

Dans le dossier judiciaire, figure une carte d’adhérent au syndicat Alliance, un brassard siglé Police et un témoin de chambre vide pour pistolet automatique. (...)