Les conditions pour tenir de nouvelles élections en Bolivie sont loin d’être réunies dans ce pays andin où la violence des divisions accompagnait toujours lundi la démission, forcée par l’armée, du président Evo Morales dimanche. Une chute précipitée en partie par les irrégularités détectées lors du dernier scrutin présidentiel, mais surtout par l’élite économique et religieuse bolivienne qui souhaite reprendre le contrôle du pays afin d’enrayer les réformes réalisées depuis 13 ans dans un esprit d’inclusion sociale par le premier chef d’État indigène bolivien.
« Nous ne sommes pas devant un coup d’État ordinaire, laisse tomber à l’autre bout du fil la spécialiste de l’Amérique du Sud Marie-Christine Doran, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ce n’est pas l’usure du pouvoir ni un bilan tragique qui viennent de forcer la sortie d’Evo Morales. C’est le résultat d’une résistance de l’élite qui, depuis 13 ans, a perdu ses privilèges. Elle s’est radicalisée en passant par les mouvements de la droite religieuse évangélique. Aujourd’hui, le départ de Morales, c’est la revanche de cette élite, mais également la possibilité pour elle de rétablir une morale chrétienne » dans un pays qui, pour plusieurs Boliviens, se serait donc ouvert trop vite aux différences.
La voix la plus audible de l’opposition, celle de Luis Fernando Camacho, leader de la junte civique de Santa Cruz, un groupe d’extrême droite dirigé par des entrepreneurs miniers et des propriétaires terriens, n’a d’ailleurs pas caché ses ambitions en la matière en appelant à rien de moins qu’à la dissolution de toutes les institutions politiques de Bolivie, dont le Parlement, le Sénat et même la Cour suprême, plutôt qu’à la tenue d’un nouveau scrutin présidentiel. Cette droite « religieuse et dangereuse », dit Mme Doran, a l’appui de la police dont plusieurs membres affichaient dimanche et lundi des crucifix au cou afin de témoigner de leur allégeance à ce courant politique.
Comme dans d’autres pays d’Amérique du Sud touchés par la « vague rose » — ce retour de la gauche au pouvoir à la charnière du XXIe siècle et dont Evo Morales était un des derniers représentants en poste —, la Bolivie s’est démocratisée en accordant plus de droits aux indigènes, aux agriculteurs, aux pauvres ou aux communautés LGBTQ. Elle a aussi fait école sur le plan environnemental en inscrivant la nature dans une nouvelle logique de droit afin de faciliter sa protection. Des réformes décriées et qualifiées de « tyrannie » par les tenants de la droite conservatrice du pays qui désormais orchestre la contestation.
Au lendemain de la démission de Morales, la police a d’ailleurs commencé à retirer le whipala, le drapeau aux sept couleurs des peuples indigènes, des bâtiments publics de Bolivie. (...)
Moscou et Washington divisés sur la Bolivie
Un « coup d’État » pour l’un, la victoire de la démocratie pour l’autre. Lundi, Moscou et Washington ont affiché leur division sur la question bolivienne. La Russie, alliée de plusieurs régimes de gauche d’Amérique latine, a qualifié de « violence d’opposition », le mouvement politique et social qui a forcé dimanche Evo Morales à la démission. Tout comme le Venezuela et Cuba, la Russie s’est dite préoccupée et a appelé le pays à trouver « une voie constitutionnelle » pour sortir de la crise. À l’inverse, Washington a qualifié la démission d’Evo Morales de « moment significatif » pour la démocratie occidentale qui envoie un signal fort « aux régimes illégitimes », a indiqué Donald Trump dans une déclaration diffusée par la Maison-Blanche en pointant du doigt le Venezuela et le Nicaragua, qui ont accordé leur appui au président Morales. (...)