« Vendredi 25 mars 2022, les marins-sauveteurs de SOS MEDITERRANEE ont procédé au sauvetage de 130 personnes dans des conditions d’intervention critiques.
A 13h14, l’Ocean Viking reçoit une copie d’un email envoyé par Alarm Phone [1] signalant une embarcation en détresse dans les eaux internationales au large de la Libye et modifie sa course dans sa direction. Je prépare mes équipements et mes appareils photos afin d’être prêt à embarquer sur les semi-rigides de sauvetage quand le signal sera donné. À mes côtés, mes coéquiper·e·s de l’équipe de recherche et de sauvetage s’équipent. Les gestes sont assurés, précis. Pas de hasard ni d’hésitation dans une préparation maintes fois répétée autant en entraînement qu’en conditions réelles.
A 14h27, un contact visuel avec l’embarcation en détresse est établi aux jumelles depuis la passerelle et l’ordre de mettre nos zodiacs à l’eau est donné simultanément. Je prends place sur le zodiac Easy 2 au milieu de l’équipe dont je fais partie. Chacun des sauvetages que j’ai photographiés débute avec cette appréhension face à la situation à laquelle nous allons potentiellement être confronté·e·s. Rapidement, je réalise que celui-ci sort de ce que j’ai déjà vécu. Le soleil qui nous accompagne est trompeur et le vent et les vagues ont vite fait de se rappeler à nous. D’une amplitude de deux à trois mètres, elles viennent frapper sur les flancs de notre canot de sauvetage et nous secouent tandis que nous nous dirigeons vers l’embarcation en détresse à la vitesse maximale permise par la météo. Notre zodiac tape et rebondit sur chaque vague qui vient se casser contre lui. (...)
Je le sais pourtant qu’ils existent ces bateaux précaires, inaptes à la navigation en mer, surchargé de personnes prêtes à tout risquer pour quitter un enfer. Mais les voir apparaître sous mes yeux est pourtant un choc systématique, si loin de tout, dans les limbes de la Méditerranée Centrale. (...)
La ligne de flottaison du bateau en détresse est extrêmement basse. Il paraît infiniment vulnérable tandis que les vagues grandissantes le frappent de manière incessante et qu’il menace de se remplir d’eau à tout moment.
(...) La météo qui se dégrade rend les manœuvres très compliquées. Le vent rend les radios peu audibles, nous sommes obligés de crier pour nous relayer les communications. Les vagues qui viennent se casser contre nous nous font tituber tandis que l’écume recouvre nos équipements. Les visages de l’équipe sont tendus, concentrés.
(...) Les personnes que nous aidons à se hisser sur notre zodiac sont à bout, frigorifiées. Certaines s’écroulent littéralement sur le pont, exténuées. Les trois canots de sauvetage de l’Ocean Viking réalisent plusieurs trajets pour les extraire et les mettre en sécurité malgré des conditions extrêmes. Plusieurs heures durant, nous allons évacuer les hommes, femmes et enfants de cette embarcation afin de les mettre temporairement à l’abri sur l’Ocean Viking. Elles et ils sont épuisés par les 12 heures passées à bord de ce pneumatique. (...)
Au milieu d’un amoncellement de vêtements, de jerricans d’essence, de chaussures, de chambres à air, se trouvent les corps de deux hommes à demi submergés. Deux hommes pour lesquels nous ne pouvons plus rien faire, si ce n’est tenter de ramener leurs corps à bord, afin qu’ils puissent être débarqués dignement et avoir une sépulture. Les conditions météo extrêmes ne nous permettront de récupérer qu’un seul de ces deux corps, après plusieurs heures d’effort de nos équipes. (...)
Deux de plus parmi les dizaines de milliers de trajectoires fauchées en Méditerranée.
Ils s’appelaient Selif et Mascad