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Marie-Claude Saliceti
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Histoire coloniale et décoloniale
De Nouméa à Bougival : l’interminable fin de l’histoire coloniale française. Par Pierre-Yves Bocquet
#NouvelleCaledonie #Kanaky #CNCDH
Article mis en ligne le 20 février 2026
dernière modification le 17 février 2026

Un bilan très critique de la politique française en Kanaky durant ces dernières années et un brillant plaidoyer pour un retour à l’esprit décolonisateur de l’Accord de Nouméa.

Ci-dessous la version intégrale de l’article Pierre-Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), ancien conseiller mémoire du président de la République François Hollande, dont une version abrégée a été publiée par la revue Esprit. Il nous livre un bilan sans concession de la politique française en Kanaky/Nouvelle Calédonie, de l’Accord de Nouméa (1998) à celui de Bougival (2025), et un brillant plaidoyer pour un retour à l’esprit décolonisateur du premier. Dans l’intérêt du peuple kanak, mais aussi dans celui de la France. Ce serait, écrit-il, « une libération pour la France. Ce serait la fin des faux-semblants sur la colonisation, des reconnaissances partielles, des bilans jamais soldés, des fausses équivalences entre parts d’ombre et parts de lumière, du spectre absurde de la “repentance”, ce mot-repoussoir inventé pour entraver non pas tant l’exigence de vérité (qui a été très largement documentée, et depuis longtemps, et qui est aujourd’hui largement accessible) que le devoir d’action, c’est-à-dire de réparation, de l’Etat – force est d’ailleurs de constater que cet artifice rhétorique fait bien son office depuis des décennies, en parvenant à enfermer les dirigeants français dans un déni aussi solide qu’absurde du caractère intrinsèquement pervers du projet colonial ». (...)

La décolonisation oubliée : la fin de l’esprit de l’Accord de Nouméa

Conformément à l’accord, une première consultation s’est tenue le 4 novembre 2018, qui a vu le « non » à la question « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » l’emporter à 56,4 %. A la suite de ce résultat, et selon les dispositions de l’accord, qui prévoyait la possibilité de tenir jusqu’à trois consultations, un second vote est organisé le 4 octobre 2020, remporté par le « non » à 53,3 % (en baisse de 3 points en deux ans). La date de la troisième consultation a alors été fixée unilatéralement par le gouvernement au 12 décembre 2021, contre l’avis du FLNKS ; boycotté par les indépendantistes, il n’a rassemblé que 43,9 % des électeurs (presque deux fois moins que la consultation de 2020), et donné la victoire au « non » à 96,5 %.

Théoriquement, le cycle de Nouméa devrait donc être fini : les trois consultations ont eu lieu, le « non » l’a emporté trois fois, le rêve d’une Kanaky indépendante s’est envolé et la Nouvelle Calédonie va donc demeurer dans la République française. Sauf que cette position, qui est celle que défendent les anti-indépendantistes depuis cette date, se heurte à deux obstacles : le premier est politique, le second juridique.

La première difficulté tient à la légitimité politique de cette troisième et dernière consultation. Organisée contre l’avis de la partie kanak, boycottée par plus de la moitié du corps électoral, son résultat est depuis contesté par les organisations indépendantistes qui estiment qu’elle n’a pas mis un terme au processus de l’accord de Nouméa, dont elle a au contraire brisé la méthode consensuelle. De fait, en décidant de poursuivre ce processus contre l’avis de l’une de ses parties essentielles, et en assumant même de sortir de la position de neutralité vis-à-vis les différentes parties locales9, l’Etat a non seulement tourné le dos à une expérience politique unique qui avait fait ses preuves pendant plus de trente ans, il s’est également privé du seul outil dont il disposait pour construire pour la Kanaky / Nouvelle Calédonie un avenir réellement partagé entre les différentes communautés qui habitent le territoire. Les événements subséquents ont montré l’impasse de toute construction qui n’associerait pas réellement les représentants du peuple premier, et ne considèrerait pas ses droits inaliénables à « une complète émancipation ».

(...)

L’accord de Nouméa ne dit pas que la Nouvelle Calédonie deviendra à terme et de façon certaine la Kanaky indépendante11 ; mais il fixe malgré tout un horizon au processus de décolonisation qu’il organise : la « complète émancipation » du territoire, et cette affirmation, que l’Etat n’a reprise pour aucun autre territoire de la République, dit bien l’esprit particulier de ce texte. Cet esprit est celui de son préambule, quand il reconnaît la violence et la dépossession dont le peuple kanak a été victime, et quand il fait de cette reconnaissance le fondement de la démarche qu’il dessine ensuite. Un fondement partiel et ambigu dans ses formulations comme dans sa nature, comme on l’a vu supra, qui ne rejette pas l’essence du projet colonial, mais seulement ses « ombres » tout en veillant à en souligner également les parts de « lumière ». La formulation de l’article 5 de l’accord montre cependant que, en 1998, le gouvernement français était prêt à aller, en Kanaky / Nouvelle Calédonie, jusqu’à la conclusion ultime d’un processus de « décolonisation » : la pleine souveraineté du territoire, c’est-à-dire son indépendance, dont la mise en œuvre lèverait définitivement les ambiguïtés que l’accord contenait encore.

C’est avec cette assurance non pas dans l’issue mais dans le sens du processus engagé en 1998 que le gouvernement a choisi de rompre après la consultation du 12 décembre 2021 : d’indépendance il n’a alors plus été question de son côté, même sous une forme hypothétique ou ambiguë, et, dans les débats de 2024 autour du projet de loi constitutionnelle, même la décolonisation a disparu du discours officiel de l’Etat

Un changement de posture refusé par les indépendantistes

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alors que la 5ème République du tripartisme bloqué ressemble de plus en plus à la 4ème République finissante, souvenons-nous qu’en 1958 c’est une crise violente dans une colonie que les gouvernements successifs n’osaient pas décoloniser qui a emporté le régime. Un rappel d’autant plus angoissant qu’on ne voit aujourd’hui ni de Gaulle, ni Mendès, ni Rocard, ni Jospin vers qui se tourner pour aider la France à affronter lucidement ce défi historique, et à en sortir plus forte et plus unie…