Dissimulés dans des abattoirs, les animaux sont tués dans la plus grande indifférence. Un « déni massif » et une tuerie invisible permis notamment par une géographie spéciste, en implantant ces lieux loin des regards, analyse le philosophe Mickaël Labbé.
2 000 milliards : c’est le nombre d’animaux non-humains tués à travers le monde, chaque année, pour la seule alimentation humaine. Qui, pourtant, a déjà vu de ses propres yeux un abattoir ? Un veau apeuré poussé à bord d’un navire bétailler ?
Dans son ouvrage De la cage à l’abattoir, publié aux éditions Payot en mars, le philosophe et spécialiste de l’architecture Mickaël Labbé analyse la manière dont les structures d’exploitation animale ont été soustraites à notre regard. Cette invisibilisation anesthésie notre empathie, et rend possible la poursuite des violences à l’égard des autres animaux. (...)
"Cela fait longtemps que je réfléchis aux questions animales. J’ai essayé de voir comment certaines formes de bâtiments ou d’organisations du territoire peuvent, là encore, invisibiliser des catégories sociales marginalisées — les animaux non-humains, en l’occurrence. (...)
Des stratégies délibérées ont été mises en place pour que la viande soit perçue comme distincte des individus dont elle est issue. La manière dont on s’est mis à couper telle ou telle partie de l’animal, à la présenter, avait vocation à effacer ce lien, à réduire les animaux non-humains à de la matière brute. Ce phénomène a complètement changé notre régime alimentaire et nos relations de prédation. (...) (...)
Elle permet un déni massif, que j’appelle « dissonance spatiale ». Nous ignorons la présence massive des animaux non-humains exploités autour de nous. Pourtant, 96 % de la biomasse des mammifères terrestres est aujourd’hui composée des humains et de leur bétail. C’est fou. (...)
Notre relation à l’animalité non-humaine est une non-relation, car nous n’entretenons aucun lien concret avec ces animaux marchandisés. Nous avons uniquement à faire avec les produits issus d’eux que nous consommons. Ce phénomène a par ailleurs des conséquences désastreuses sur les espèces sauvages, puisque tout l’espace cultivé pour nourrir cette production animale industrialisée est une place qu’on leur prend — ou qu’on ne leur laisse pas. (...)
Il y a eu une volonté capitalistique d’augmenter la production et les revenus pouvant être tirés de l’exploitation animale. La masse d’animaux que l’on consomme chaque année ne peut être exploitée autrement que dans des conditions de grande concentration, dans des lieux complètement rationalisés et inhabitables.
C’est une des idées que j’essaie de défendre dans ce livre : le simple fait d’être dans ces espaces est une violence. (...)
On peut penser que si les abattoirs avaient des façades en verre, on arrêterait de manger de la viande. Ce n’est pas certain. Le problème ne relève pas uniquement d’une mise à distance au sens d’un éloignement spatial. On le voit avec les zoos : on peut s’y promener, y jouer, tout en voyant bien, à quelques mètres de nous, d’autres animaux reclus, brisés, enfermés dans des environnements complètement artificiels. L’invisibilisation peut être produite par l’hypervisibilité. Elle relève aussi de notre perception sociale et morale. (...)
À quoi ressemblerait une architecture « post-spéciste » ?
Désarmer ou reconvertir les lieux d’exploitation animale nous ferait économiser beaucoup de place. Actuellement, près de 70 % des terres agricoles sont consacrées à la production de nourriture pour le bétail. C’est massif. Ces espaces pourraient être consacrés aux cultures maraîchères et céréalières, à des vergers pour de l’alimentation locale, etc." (...)