Le 15 avril, Abu Amir, représentant de l’UJFP à Gaza, a envoyé ce texte qui décrit comment dans cette guerre c’est aussi le langage qui est attaqué, lorsque les mots, le discours de haine en deviennent le carburant.
« À un moment historique lourd de tensions et de peurs, le conflit israélo-palestinien apparaît comme l’un des plus complexes et des plus durables au monde, non seulement en tant que conflit politique ou territorial, mais comme une réalité humaine profonde où la mémoire se mêle au présent, où la peur s’entrelace avec l’identité, et où le pouvoir se confronte à l’éthique.
Le conflit n’est plus limité aux frontières géographiques ou aux lignes de cessez-le-feu, mais s’est étendu au langage lui-même : à la manière dont les individus parlent les uns des autres et à la façon dont l’image de “l’autre” se forme dans la conscience collective. Ces dernières années, et plus particulièrement pendant la guerre à Gaza, un phénomène frappant et inquiétant a émergé : la montée de déclarations violentes émises par des extrémistes au sein de la société israélienne. Ces propos ne se contentent plus de justifier la violence, ils vont jusqu’à appeler ouvertement à la haine, voire parfois à revendiquer avec fierté des actes d’une grande brutalité. Il s’agit d’une évolution dangereuse qui, bien qu’inscrite dans le contexte plus large du conflit, soulève en même temps des questions profondes sur l’avenir de toute la région.
Dans ce contexte, la guerre semble se dérouler non seulement sur le terrain, mais aussi dans les mots. Le langage devient un champ de bataille parallèle, où les termes sont utilisés comme des outils pour redéfinir la réalité. Au lieu d’être un moyen de communication ou de compréhension, il devient un instrument d’exclusion et de déshumanisation. (...)
ce type de discours ne reste pas limité à l’instant présent : il s’inscrit dans la durée et façonne la conscience des générations futures.
Avec le temps, ces déclarations ne sont plus restées confinées aux marges ou à des individus anonymes. Certaines ont commencé à apparaître dans des cercles plus officiels, émanant de personnalités politiques ou publiques, ce qui leur a conféré une forme de légitimité implicite, ou du moins a atténué le rejet qu’elles suscitaient au sein de la société. Lorsque le langage radical passe de la périphérie au centre, il ne demeure plus une simple opinion : il devient une composante du discours public, reproduite et diffusée jusqu’à devenir familière, rendant son recul de plus en plus difficile avec le temps.
À ce stade, la question la plus préoccupante n’est plus seulement : “que dit-on ?”, mais aussi : “comment cela est-il reçu ?” (...)
Cela explique comment le cercle de la haine peut s’élargir au sein de n’importe quelle société, non pas nécessairement parce que tous y adhèrent, mais parce que la voix opposée devient moins présente ou moins influente.
Dans ce contexte, se dessinent les contours d’une nouvelle génération qui grandit dans un environnement saturé d’images de violence et de mots de haine. Une génération qui peut ne connaître l’autre qu’à travers ces images et n’en entendre parler que dans un contexte de menace ou d’hostilité. Cela crée un fossé psychologique profond, rendant les idées de compréhension ou de coexistence plus difficiles à envisager.
Le problème ne relève pas seulement de la politique, mais aussi des représentations mentales qui se forment dès le plus jeune âge et qui sont difficiles à transformer par la suite, surtout lorsqu’elles sont renforcées par un discours public qui les soutient.
Ainsi, le danger de ce phénomène ne réside pas uniquement dans le présent, mais aussi dans l’avenir. (...)
Cependant, il serait réducteur de présenter une société comme un bloc homogène. Au sein de toute société existent des voix diverses, dont certaines rejettent cette trajectoire et tentent de proposer un discours alternatif fondé sur la reconnaissance de l’humanité commune et sur la nécessité de briser le cycle de la violence. Ces voix, bien qu’elles puissent sembler plus faibles en période d’escalade, jouent un rôle essentiel dans la préservation de la possibilité du changement, car elles rappellent que ce qui se passe n’est pas inévitable et que la trajectoire peut être modifiée.
En définitive, la guerre contre la Palestine dépasse le simple cadre d’un différend politique : elle constitue un test permanent de la capacité des sociétés à préserver leur humanité dans les conditions les plus difficiles. (...)
Nous finirons avec une phrase de Dominique Eddé extraite de son livre puissant La mort est en train de changer : « Le langage a subi la guerre, au même titre qu’un territoire ; la guerre de l’avoir contre l’être ».