Ma grand-mère n’est pas morte « de vieillesse », du moins, je ne le perçois pas de cette façon. Elle est morte après un triple pontage, précédé d’années de diabète, d’hypertension, de fatigue qu’on appelait simplement « l’âge ». Et plus je regarde autour de moi, plus je vois que son histoire n’a rien d’isolé. Chez les femmes immigrées algériennes de sa génération, celles arrivées en France dans les années 60, 70, parfois 80, les mêmes maladies reviennent avec une régularité troublante : diabète de type 2, tensions artérielles incontrôlées, accidents cardiovasculaires précoces et douleurs chroniques. Ces femmes ont souvent cumulé l’exil, le déclassement, les logements insalubres, la dépendance administrative et linguistique et le racisme. Il s’agit d’une génération de femmes immigrées algériennes dont les corps portent les conséquences concrètes d’une histoire sociale violente. Si leurs cœurs lâchent plus tôt c’est parce qu’elles ont vécu à l’endroit exact où se croisent la précarité et l’héritage colonial. (...)
Réduire le diabète des femmes immigrées algériennes à une affaire de « makrout trop sucrés » est une manière bien commode d’effacer l’histoire. Car l’alimentation n’est jamais seulement culturelle : elle est façonnée par des rapports de pouvoir. (...)
La diffusion de la farine blanche industrielle, du sucre raffiné et plus tard des produits transformés ne relève pas d’une évolution « naturelle » des goûts ; elle accompagne une insertion contrainte dans le marché capitaliste. Après l’indépendance, loin de revenir à des systèmes alimentaires autonomes, les pays nord-africains ont connu une industrialisation rapide de leur alimentation, sous l’effet combiné de l’urbanisation, des politiques de développement et de la mondialisation agroalimentaire. C’est ce que les chercheurs appellent la « transition nutritionnelle » : le passage d’un régime traditionnel riche en fibres à un régime plus gras, plus sucré, plus transformé, corrélé à l’explosion des maladies métaboliques. (...)
Ne tournons pas autour du pot : il ne s’agit pas d’un déterminisme biologique nord-africain, ni d’une supposée fragilité « culturelle » (...)
Si l’on veut comprendre pourquoi les maladies chroniques explosent sans être réellement prises en charge, il faut aussi regarder l’organisation actuelle du système de santé. En France, à l’hôpital, la rentabilité prime sur le temps long, où la prévention rapporte moins que l’acte technique. Les déserts médicaux ne sont pas un accident : ils frappent d’abord les zones rurales et les quartiers populaires. Là où vivent beaucoup de familles issues de l’immigration, obtenir un rendez-vous chez un généraliste ou un spécialiste peut relever du parcours du combattant. On attend, on renonce, on consulte aux urgences quand la situation est déjà grave. (...)
À cette logique gestionnaire s’ajoute une rhétorique insidieuse d’individualisation de la faute. « Il faut faire du sport. » « Il faut manger mieux. » « Il faut perdre du poids. » Ces conseils ne sont pas faux en soi, mais ils deviennent violents lorsqu’ils ignorent les contraintes matérielles (...)
chez les femmes migrantes, ce mécanisme est souvent aggravé par un héritage plus ancien : ce que l’on a appelé le « syndrome méditerranéen ». Longtemps, dans les hôpitaux français, les patient·es originaires d’Afrique du Nord ont été suspecté·es d’exagérer leurs douleurs (...)
Le capitalisme sanitaire ne nie pas la maladie ; il la gère tard, vite et à moindre coût, tout en laissant croire qu’elle aurait pu être évitée par un simple effort individuel. (...)
– Aider à prendre les rendez-vous, proposer d’accompagner en consultation, reformuler ou traduire les explications médicales, poser des questions à leur place si nécessaire, il nous faut désormais compenser une inégalité structurelle et refuser que leurs symptômes soient réduits à une caricature raciste.
– Exiger des examens de prévention cardiovasculaire, ne pas laisser une fatigue persistante être balayée par un malheureusement très classique : “C’est l’âge !”. (...)
Comprendre ce qu’est réellement le diabète , une maladie chronique qui se gère et se surveille. Connaître les symptômes spécifiques de l’infarctus chez les femmes peut sauver une vie (...)
Aider nos mères, nos grand-mères et nos tantes, ce n’est pas les transformer en patientes modèles du néolibéralisme sanitaire. Les femmes de nos familles ne sont pas un « public à risque ». (...)
Que fait-on d’une société qui use les femmes qui l’ont servie ? Que dit un pays quand celles qui ont porté les enfants, tenu les foyers, travaillé dans l’ombre voient leur cœur lâcher plus tôt que les autres ?