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Mediapart
« La majorité des Vénézuéliens voulaient le départ de Maduro, mais pas une intervention des États-Unis »
#USA #Trump #Venezuela #Maduro #droitInternational
Article mis en ligne le 5 janvier 2026
dernière modification le 4 janvier 2026

L’historien Serge Ollivier, spécialiste du Venezuela, analyse à chaud l’opération militaire états-unienne et l’enlèvement du président Maduro. Si elle est préparée depuis des mois, elle ouvre une ère d’incertitude dans un pays épuisé par des années de dictature.

La liberté et la justice pour le peuple vénézuélien ? Ce serait l’un des buts de l’intervention armée états-unienne au Venezuela, aux dires de Donald Trump, qui s’exprimait samedi à Mar-a-Lago au cours d’une conférence de presse. « Nous voulons la paix, la liberté et la justice pour le grand peuple vénézuélien […] Nous ne pouvons pas prendre le risque qu’un autre s’empare du Venezuela qui ne souhaiterait pas le bien du peuple vénézuélien. »

Le pays d’Amérique latine sera dirigé par les États-Unis jusqu’à ce que ces derniers puissent « assurer une transition sûre, appropriée et judicieuse », a poursuivi Donald Trump qui a également évoqué le contrôle du pétrole du pays. Une mainmise dans laquelle l’espoir d’une démocratisation paraît bien incertain pour la population vénézuélienne. C’est pourtant bien là l’enjeu, pour Serge Ollivier, spécialiste de l’histoire contemporaine du Venezuela. (...)

Serge Ollivier  : Les Vénézuéliens sont en réalité abasourdis et déprimés depuis bien longtemps. Ils vivent dans une disjonction cognitive et affective. La majorité d’entre eux voulaient le départ de Nicolás Maduro mais ne voulaient pas d’une intervention des États-Unis. Cependant, si on analyse la situation d’un strict point de vue de rapport de force, et sans vouloir la justifier, la seule possibilité qui restait pour écarter Maduro était celle d’un coup de botte, et ce coup de botte ne pouvait venir que des États-Unis. (...)

Le Venezuela de Maduro était une dictature, même si elle n’avait pas de caractère totalitaire. Le pays connaît en outre une crise économique profonde depuis 2014, alors que la situation économique du pays était déjà catastrophique sous Chávez : le PIB a chuté de 80 %, huit millions de personnes ont quitté le pays – soit un quart de la population –, provoquant la plus grande crise migratoire de l’histoire d’Amérique latine, et ce, en période de paix. La question qui se pose à présent est celle d’une transition démocratique et pacifique.

L’opération états-unienne poursuit-elle cet objectif ?

Non, le but politique de l’administration Trump est de faire partir Maduro. C’est un objectif avoué publiquement depuis fin octobre. (...)

avec le limogeage de l’envoyé spécial, c’est la ligne des faucons et du secrétaire d’État Marco Rubio qui l’emporte, avec celle du conseiller anti-migrants Stephen Miller : faire tomber Maduro, et provoquer un changement de régime. Et même si ce changement de régime ne se produit pas, c’est un gage donné à l’électorat de Trump.

La lutte contre le narcotrafic affichée par Washington n’est donc pas l’objectif premier ?

C’est un prétexte. Le fentanyl ne passe pas par la mer des Caraïbes, et le Venezuela n’est pas un pays producteur de cocaïne. Seulement 8 à 10 % de la cocaïne qui arrive aux États-Unis passent par le Venezuela. Ce n’est pas un pays majeur de ce trafic comme peuvent l’être la Colombie ou le Mexique.

Pour l’administration Trump, il y a un enjeu de lutte contre l’immigration vénézuélienne. Si la majorité de la population en exil est allée vers la Colombie, le Pérou et l’Équateur, on compte environ 500 000 Vénézuéliennes et Vénézuéliens aux États-Unis.

Mais il y a aussi tout ce que représente Nicolás Maduro : c’est l’ennemi parfait pour Donald Trump. C’est l’image qu’il veut donner de la gauche, qui ne pourrait être que corrompue, violente, dictatoriale.

Le but de l’opération est politique et il s’agit de s’assurer l’accès aux ressources pétrolières du Venezuela, dans un contexte d’incertitude des approvisionnements et de l’instabilité en Iran, qui a probablement favorisé le déclenchement de l’intervention ces jours-ci. (...)

D’une certaine manière, María Corina Machado avait légitimé l’intervention de ce 3 janvier. Sans appeler explicitement à une intervention armée, ce qui aurait été inaudible pour le peuple vénézuélien, elle avait appelé, en 2019, à une intervention dans le cadre onusien.

C’est aussi, sans nul doute, la candidate de Marco Rubio. Elle tient une ligne de droite radicale – conséquence, sans doute, de l’autoritarisme du régime Maduro – et s’inscrit, de fait, dans une internationale d’extrême droite, aux côtés du parti espagnol Vox, de l’Argentin Javier Milei, ou encore de la dirigeante italienne Giorgia Meloni. Cela étant dit, son programme de transition est avant tout un programme néolibéral : elle veut la reconstruction d’un État minimal.

L’opposition historique à Maduro, quant à elle, est divisée. Depuis les élections de 2024, on voit que la campagne menée par María Corina Machado est payante, elle s’appuie sur la carotte du changement démocratique. Mais le bâton reste dans la main des États-Unis.