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Marie-Claude Saliceti
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l’Humanité
la romancière turque Asli Erdogan acquittée. Entretien. « On parle de moi, mais il y a des centaines de milliers d’autres cas »
Article mis en ligne le 15 février 2020

Un tribunal d’Istanbul a acquitté le 14 février la romancière turque Asli Erdogan. Accusée de propagande, elle risquait neuf ans de prison. Affaiblie par des problèmes de santé et une campagne de lynchage médiatique, elle nous a accordé un entretien avant son acquittement sur la guerre lancée par le pouvoir turc contre les intellectuels, artistes et écrivains. En avril prochain paraîtra chez Actes Sud un recueil de textes inédit en France, Requiem pour une ville perdue.

Comment allez-vous ?

Je devais déménager à Berlin en octobre et, le 4 septembre, j’ai été hospitalisée pour un iléus, une paralysie intestinale assez rare. C’est très dangereux. J’ai été traitée mais les médecins ont cherché la cause et ne l’ont pas trouvée. J’ai finalement été opérée le 12 décembre et j’ai pu aller à Berlin début janvier. Comparé à octobre, je vais mieux mais j’ai vécu la période la plus difficile de ma vie. Psychologiquement, ça a été très lourd. Les médecins ne savent pas pourquoi c’est arrivé. C’est un symptôme post-traumatique. Le blocage a probablement à voir avec la mémoire, encore une chose qu’ils m’ont volée. Et, par-dessus, est arrivé un autre traumatisme. Avant que je puisse réagir à un traumatisme, un autre arrive, puis un autre, avant que je me relève. J’ai l’impression de couler. Mon opération était prévue pour début novembre mais, le samedi précédent, j’ai appris qu’il y avait une campagne de lynchage massive contre moi en Turquie. La première opération a été horrible. J’ai surréagi, j’ai eu très mal, je hurlais, je me mordais la langue. J’ai dû prendre des antidouleurs très forts. C’était probablement une réaction psychologique. (...)

J’ai travaillé comme journaliste depuis 1998 et j’ai toujours écrit sur des thèmes risqués : la torture, les Kurdes, les Arméniens, aucun de mes articles n’a été poursuivi en justice parce que je sais ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas. La même semaine, j’ai fait un discours très critique sur l’attaque turque à la Foire du livre de Francfort. Je crois que ça a été le déclencheur. Car huit jours après la parution de l’entretien en Italie est sortie une traduction erronée dans un journal belge, le Soir. Je n’étais pas au courant. Deux phrases ont été changées. Une phrase dit : « Nous, Turcs, sommes endoctrinés dès l’école contre les ennemis kurdes. » L’autre phrase problématique était une réponse à une question du journaliste qui me demandait pourquoi les partis d’opposition approuvaient l’attaque turque en Syrie, et je disais : parce que tous les partis, à part le HDP et l’extrême gauche, voient les organisations kurdes comme terroristes. La traduction était : « Tous les partis à part le HDP et l’extrême gauche sont terroristes. » Étrangement il n’y a pas eu de réaction à cette phrase-là. C’est la première qui les a rendus fous. Le vendredi soir, Internet est devenu hystérique. Il y a eu des millions de menaces. (...)

Le président du BBP, un parti d’extrême droite très nationaliste, a menacé, juré de me punir, et le samedi midi, le ministre de l’Éducation a fait une déclaration disant que j’étais mandatée par les Européens pour discréditer la Turquie. Et une campagne a commencé pour qu’on me retire la citoyenneté turque. J’ai écrit au Soir, qui s’est excusé et a retiré la phrase. Mais rien n’a changé.

Est-ce pour cette raison qu’a été prise la décision de reprendre votre procès, après trois ans de suspension ?

Oui bien sûr, ça semble évident. Il a été reporté pendant trois ans et soudain, ils ont découvert cette interview et le procureur a demandé une nouvelle sentence, ça ne peut pas être une coïncidence. Il y a eu un grand cercle de solidarité autour de moi et maintenant il est brisé. Les gens pensent que je suis une traîtresse, c’est ainsi qu’ils m’ont représentée. Tout ça a été planifié, pour casser cette solidarité. (...)

Avant moi, Hürriyet avait ciblé un avocat, Tahir Elçi, qui a été tué deux mois plus tard. Le lynchage est la première étape, les menaces sont la deuxième et la troisième est le ciblage. J’ai peur d’avoir été victime de ciblage, mais c’est un sentiment, je n’ai pas de preuve.

Ne vous sentez-vous pas en sécurité en Allemagne ?

Après tout cela, la police m’a placée sous haute protection. (...)

J’ai travaillé comme journaliste depuis 1998 et j’ai toujours écrit sur des thèmes risqués : la torture, les Kurdes, les Arméniens, aucun de mes articles n’a été poursuivi en justice parce que je sais ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas. La même semaine, j’ai fait un discours très critique sur l’attaque turque à la Foire du livre de Francfort. Je crois que ça a été le déclencheur. Car huit jours après la parution de l’entretien en Italie est sortie une traduction erronée dans un journal belge, le Soir. Je n’étais pas au courant. Deux phrases ont été changées. Une phrase dit : « Nous, Turcs, sommes endoctrinés dès l’école contre les ennemis kurdes. » L’autre phrase problématique était une réponse à une question du journaliste qui me demandait pourquoi les partis d’opposition approuvaient l’attaque turque en Syrie, et je disais : parce que tous les partis, à part le HDP et l’extrême gauche, voient les organisations kurdes comme terroristes. La traduction était : « Tous les partis à part le HDP et l’extrême gauche sont terroristes. » Étrangement il n’y a pas eu de réaction à cette phrase-là. C’est la première qui les a rendus fous. Le vendredi soir, Internet est devenu hystérique. Il y a eu des millions de menaces. (...)

Le président du BBP, un parti d’extrême droite très nationaliste, a menacé, juré de me punir, et le samedi midi, le ministre de l’Éducation a fait une déclaration disant que j’étais mandatée par les Européens pour discréditer la Turquie. Et une campagne a commencé pour qu’on me retire la citoyenneté turque. J’ai écrit au Soir, qui s’est excusé et a retiré la phrase. Mais rien n’a changé.

Est-ce pour cette raison qu’a été prise la décision de reprendre votre procès, après trois ans de suspension ?

Oui bien sûr, ça semble évident. Il a été reporté pendant trois ans et soudain, ils ont découvert cette interview et le procureur a demandé une nouvelle sentence, ça ne peut pas être une coïncidence. Il y a eu un grand cercle de solidarité autour de moi et maintenant il est brisé. Les gens pensent que je suis une traîtresse, c’est ainsi qu’ils m’ont représentée. Tout ça a été planifié, pour casser cette solidarité. (...)

Avant moi, Hürriyet avait ciblé un avocat, Tahir Elçi, qui a été tué deux mois plus tard. Le lynchage est la première étape, les menaces sont la deuxième et la troisième est le ciblage. J’ai peur d’avoir été victime de ciblage, mais c’est un sentiment, je n’ai pas de preuve.

Ne vous sentez-vous pas en sécurité en Allemagne ?

Après tout cela, la police m’a placée sous haute protection. (...)

Pensez-vous pouvoir rentrer un jour en Turquie ?

Même si je suis acquittée, cela ne changera rien, je ne pourrai pas rentrer. Ils trouveront n’importe quelle phrase dans une interview pour me condamner. Mon destin est scellé, ils ne veulent pas que je rentre en Turquie et on ne peut pas aller contre ça. Mais, ce qui est très important, c’est que si ces articles, en réalité des textes en prose, sont condamnés, il s’agira d’une attaque sérieuse contre les droits de l’homme. Dans mes écrits, ils ont toujours été mon souci premier et j’ai signalé les violations par l’État. (...)

Si mes textes ont servi un but, c’est de construire la conscience, la confrontation, la culpabilité si besoin. En tant qu’écrivaine de littérature, je ne peux pas changer le système ni le secouer mais je peux faire autre chose. Avec ce sentiment d’empathie, je peux peut-être contribuer à bâtir cette conscience qui est terriblement attaquée en Turquie. C’est pourquoi je dis que ce régime est de plus en plus fasciste. Si je suis condamnée, ce sera une condamnation de l’empathie et de la conscience et c’est très grave. Il ne s’agit pas seulement d’une attaque de la liberté d’expression, ils veulent me punir parce que j’ai éprouvé du chagrin pour les morts.