Après la stupeur des attaques meurtrières du Hamas et alors que l’armée israélienne assiège Gaza, l’historien Dominique Vidal analyse pour basta ! la genèse et les suites possibles de ce nouvel et dramatique épisode du conflit israélo-palestinien.
(...) Dominique Vidal : En préambule, quiconque s’en prend à des civils, qu’ils soient israéliens ou palestiniens, que ce soit dans les kibboutz dont les habitants ont été massacrés ou sous les bombes israéliennes à Gaza, commet des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Quand on dit qu’il ne faut pas deux poids deux mesures, cela s’applique dans les deux sens. (...)
Cette opération aussi préparée, massive, brutale et sanglante répond à trois motivations. La première est de traumatiser les Israéliens. C’est à mon avis un raisonnement absurde, qui ne tient pas compte des leçons de l’histoire, y compris de celle du Hamas. Lorsque, pendant la seconde intifada (de 2000 à 2005), le Hamas a mené des attentats kamikazes – environ 600 à 700 Israéliens sont morts dans ces attentats –, cela a contribué à faire basculer une partie de la population israélienne, y compris celle plutôt favorable au « processus de paix », vers la droite et l’extrême droite.
La deuxième motivation du Hamas, c’est enfoncer l’Autorité palestinienne, son président Mahmoud Abbas et la direction du Fatah [le parti politique incarnant historiquement la lutte pour la libération de la Palestine, au pouvoir en Cisjordanie ndlr], déjà largement rejetée par l’opinion palestinienne, en particulier par les jeunes qui constituent plus de la majorité des Palestiniens. Comme en 2021, quand le Hamas avait tiré des missiles sur Jérusalem et Tel-Aviv, le but est de devenir le héros – et le héraut – des Palestiniens. Cela me paraît un objectif essentiel.
Le troisième objectif est d’empêcher l’Arabie Saoudite de se rallier aux accords d’Abraham [traité de paix entre les Émirats arabes unis et Israël, qu’ont rejoint le Bahreïn et le Maroc, ndlr]. On sait que Mohammed Ben Salmane, prince héritier et Premier ministre saoudien, hésitait encore, malgré la pression de Joe Biden. Dans le contexte d’un bain de sang en Israël et en Palestine, il est peu probable qu’il se décide à rejoindre ces accords.
Enfin, quand le Hamas a pris en otage le soldat Gilad Shalit [de juin 2006 à octobre 2011, ndlr], il a obtenu en échange la libération de centaines de prisonniers palestiniens. Donc, peut-être les dirigeants du Hamas se sont-ils dit que s’ils détenaient entre 100 et 150 otages israéliens – on ne connaît pas encore le nombre exact – Netanyahou sera obligé de négocier. (...)
Après 75 ans de malheur, de persécutions, de guerres et de colonisation, beaucoup de Palestiniens n’ont pas manifesté d’émotions particulières à ce qui s’est passé ce 7 octobre. Et il est trop tôt pour en mesurer les répercussions sur l’image du Hamas. Tout dépend de ce que les dirigeants israéliens feront : une répétition des guerres de bombardement sur la bande de Gaza [cinq campagnes de bombardements entre 2008 et 2021, ndlr] ou lancer Tsahal, l’armée israélienne, dans une offensive terrestre, avec le risque d’affronter une guérilla urbaine.
Dans ce cas, la situation peut virer au bain de sang, au-delà des bombardements dans lesquels des centaines de civils palestiniens, dont des femmes et enfants, vont probablement périr. Le Hamas ayant fait fi du sort des Gazaouis, une partie de l’opinion palestinienne pourrait se retourner contre ses dirigeants. Tout dépend donc de ce qui va se passer dans les jours et semaines qui viennent.
Il ne faut pas oublier qu’il existe aussi un rejet du Hamas à Gaza (...)
« Le Fatah et le Hamas sont deux mouvements décrédibilisés dans les territoires qu’ils administrent » (...)
Pourquoi le Hamas ne s’est-il pas contenté d’obtenir des avancées en négociant avec Israël ?
C’est ce qu’il a fait jusqu’à ce 7 octobre. De bombardement en bombardement, d’attentat en attentat, on a quand même assisté à une forme d’alliance entre ces deux meilleurs ennemis que sont le Hamas et Israël. Les autorités israéliennes ont facilité la constitution du Hamas dès 1987 puis son développement pour qu’il puisse devenir un concurrent sérieux du Fatah, comme le raconte Charles Enderlin [correspondant de France 2 au Proche-Orient pendant plus de trente ans, ndlr] dans son livre Le grand aveuglement : Israël et l’irrésistible ascension de l’islam radical. L’objectif à l’époque était de diviser les Palestiniens pour les maîtriser plus facilement. Ce jeu s’est poursuivi avec Netanyahou pour affaiblir l’Autorité palestinienne. (...)
En Cisjordanie et à Jérusalem, une majorité très nette des jeunes ne croit plus à une solution à deux États : ils prônent un seul État dans lequel Juifs et Arabes auraient les mêmes droits politiques et individuels. Cela peut paraître utopique, mais la solution à deux États est aujourd’hui tout aussi utopique. Deux millions de Palestiniens vivent en Israël et 700 000 colons juifs en Palestine.
Les colonies occupent à peu près 45 % du territoire de la Cisjordanie. Où faire passer une frontière dans ces conditions ? (...)
on sait désormais que les renseignements égyptiens ont prévenu leurs homologues israéliens, plusieurs jours avant le 7 octobre, que quelque chose d’énorme se préparait. Netanyahou n’en a tenu aucun compte. (...)
Je n’exclus pas que les Israéliens d’aujourd’hui, après un temps de réflexion, se retournent vers Netanyahou, qu’ils ont déjà fortement contesté dans les rues, et qu’ils mettent fin à sa carrière politique. Reste un immense point d’interrogation : quel type de guerre va se dérouler, une campagne de bombardements suivie d’un cessez-le-feu et d’un échange entre otages israéliens et prisonniers palestiniens, ou une guérilla urbaine de plusieurs mois qui serait un carnage ? (...)
La débâcle de la gauche israélienne est aussi celle de la gauche arabe israélienne, totalement désunie, et concurrencée par Mansour Abbas, une sorte d’islamiste populiste de droite très proche des ultraorthodoxes juifs. Tout cela n’est pas spécifique à Israël. Partout où la gauche n’offre pas d’alternatives, ce sont les forces populistes et d’extrême droite qui l’emportent. (...)
Dans les pays arabes, contrairement à ce qui se dit ou s’écrit, il y a un soutien très fort des opinions à l’égard des Palestiniens. (...)