Dans son ouvrage Les Damnées de la mer, la chercheuse Camille Schmoll revient sur huit années de recherche sur les femmes en migration en Méditerranée et fait le constat d’une approche de plus en plus « répressive et sécuritaire » de la question migratoire en Europe. L’occasion d’évoquer le parcours des femmes secourues par l’Ocean Viking.
(...) Les femmes représentent 51 % des migrants internationaux en Europe et autour de 20 % des arrivées maritimes en Europe méridionale. Parmi les personnes secourues par l’Ocean Viking lors des deux rotations du navire humanitaire début 2021, 11 % étaient des femmes (...)
elles ne sont pas issues des milieux les plus pauvres et sont souvent allées au collège, au lycée et parfois à l’université. Elles ont des ressources au départ, ont de petits commerces. Elles partent avec un certain bagage au sens large et métaphorique, à la fois économique, culturel et familial. Les raisons du départ sont très variées, mais il y a une imbrication des motivations, genrées ou non. D’un côté, fuir un mariage arrangé ou des mutilations génitales, de l’autre, comme pour les hommes, refuser l’absence d’opportunités économiques, fuir une instabilité politique très forte, une guerre civile, un État autoritaire.
Quand j’entends qu’il faut distinguer la migration économique de l’asile, je dis que, certes, ces catégories juridiques ont un sens et permettent la protection de personnes fuyant des persécutions, mais en tant que chercheurs, on n’est pas obligés de rentrer dans la dichotomie.
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La plupart des femmes subissent les violences sexuelles, la torture ou la perte de leurs proches et sont des survivantes. Cette opposition des motivations de départ devient donc de plus en plus problématique. (...)
On sait qu’elles sont plus nombreuses au départ, et donc plus nombreuses à mourir en route. Il y a plusieurs raisons à cela, dont les violences sexuelles. Il y a une vulnérabilité spécifique aux femmes, et les organisations internationales les reconnaissent d’ailleurs comme une catégorie vulnérable, à l’instar des mineurs. Il est clair que les femmes risquent beaucoup plus que les hommes, même si aujourd’hui la situation est devenue tellement épouvantable que beaucoup d’hommes subissent des violences atroces, y compris sexuelles.
Les violences physiques et sexuelles semblent être devenues quasi systématiques, notamment en Libye, comme en témoignent les femmes rencontrées à bord de l’Ocean Viking. Comment se reconstruire après de tels traumatismes ?
Ce qui est extrêmement grave, c’est que lorsqu’elles arrivent en Europe, il n’y a pratiquement pas de prise en charge du traumatisme physique et psychique lié aux violences sexuelles. Les médecins ne sont pas assez nombreux et pas du tout soutenus. C’est un vrai problème car cela hypothèque la suite du parcours des femmes.
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La difficulté pour ces femmes est de se dire : « Je pensais arriver en Europe et je suis arrivée ailleurs. » Il y a une désillusion et un décalage total entre l’image qu’elles avaient de l’Europe et la situation dans laquelle elles se retrouvent. Ça commence par des formes de séparation, puis les procédures mises en place à leur arrivée. Et le Covid-19 ajoute une dose de violence supplémentaire. (...)
Il y a d’un côté les mobilités que ces femmes souhaiteraient entreprendre en Europe, et de l’autre des politiques d’immobilisation dans des centres, de rétention ou d’accueil temporaire, ou des politiques de mobilité contrainte, comme l’expulsion, le rapatriement dit volontaire et la Convention de Dublin.
Les femmes sont alors dans l’impossibilité de demander un titre de séjour dans le pays où elles se sont rendues en Europe, et renvoyées dans le premier pays d’arrivée en Europe. C’est dramatique car bien souvent elles ne peuvent rien construire dans ce pays-là, où elles n’ont ni entourage ni ressources leur permettant d’aller de l’avant. Cela fait un moment que l’on dit que cette réglementation est absurde, même les politiques en conviennent. Mais il y a une immense difficulté à la réformer et à sortir d’une approche répressive et sécuritaire de la question migratoire.
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Une jeune Guinéenne secourue par l’Ocean Viking (lire ici son récit), placée, depuis, dans un centre d’accueil italien, m’expliquait qu’il était difficile pour elle de ne pas pouvoir aller en France et de devoir rester dans un pays dont elle ne maîtrise pas la langue, dans un centre « éloigné de tout »…
Il y a un isolement et une solitude extrêmes pour ces femmes. Les centres d’accueil sont souvent dans des zones rurales et isolées, où il n’y a accès à rien. C’est un dépaysement total. Cela dure des mois, voire des années, ce n’est donc pas une situation transitoire. Pour celles qui n’ont ni téléphone ni tablette, le fait de ne pas pouvoir communiquer est très dur. Avoir un contact avec l’extérieur est vital, ne serait-ce que parce qu’elles ne parlent pas la langue du pays.
C’est là que les vulnérabilités peuvent s’accentuer et que les femmes perdent pied.
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J’ai rencontré des femmes qui étaient dans une forme d’apathie totale, clairement dépressives du fait de ce qu’elles avaient vécu, mais aussi de l’ennui qui caractérisait le quotidien dans ces centres. (...)
À partir du moment où l’on a des politiques migratoires qui freinent le plus possible les mouvements migratoires, qui les découragent et vulnérabilisent les personnes, quand elles ne mènent pas directement à leur mort en route, le résultat est l’allongement des trajectoires et l’intensification des violences en route. Comme cela dure dans le temps, on ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur ce qu’il se passe entre le point de départ et le point d’arrivée. C’est ce qu’on appelle la « frontière mobile » ou « épaisse », qui ne cesse de se présenter au fil des trajectoires. Cela caractérise des années de précarité, d’irrégularité, d’insécurité totale. L’anthropologue Michel Agier parle d’un « couloir des exilés ». (...)