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Marie-Claude Saliceti
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le Monde Diplomatique
En Louisiane, l’avenir au ras de l’eau
Elizabeth Rush Post-doctorante au Bates College (Etats-Unis) et auteure de Still Lifes From a Vanishing City, Global Directions / ThingsAsian Press, San Francisco, 2015.
Article mis en ligne le 15 mai 2020

Lors d’une visite en Alaska début septembre 2015, M. Barack Obama a souligné la nécessité de lutter contre le changement climatique en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Le cas de la Louisiane, dont le quotidien des habitants se trouve profondément affecté par la disparition des bayous, montre pourtant que cette solution ne suffira pas : pour limiter la montée des eaux, c’est l’ensemble du modèle américain de développement qu’il faut revoir.

ces cinquante dernières années, l’avancée des eaux a submergé près de 90 % de Pointe-aux-Chênes et de la presqu’île voisine de Jean Charles. Une comparaison d’images aériennes atteste ce changement considérable : le bleu remplace le vert. Ce qui constituait autrefois l’une des zones humides côtières les plus fertiles de la planète se réduit au rythme alarmant d’un terrain de football par heure (2).

Plusieurs facteurs expliquent la disparition des bayous de Louisiane : l’élévation du niveau de la mer, l’érosion côtière, les glissements de terrain, les seize mille kilomètres de canaux creusés par l’industrie pétrolière (...)

La montée des eaux apparaît aujourd’hui liée au réchauffement climatique, mais autour du delta du Mississippi, les terres s’effacent depuis les années 1930, quand le corps des ingénieurs de l’armée des Etats-Unis a commencé à construire des barrages autour du fleuve.

Pendant plus de dix mille ans, le Mississippi a drainé un vaste bassin hydrographique, s’étendant du Wyoming à la Pennsylvanie et de la frontière canadienne au golfe du Mexique. Troisième fleuve mondial en longueur, il a façonné la côte louisianaise en y déposant le limon et les sédiments charriés depuis les confins du continent. Les sociétés amérindiennes précolombiennes comprenaient alors qu’un fleuve sain connaît des périodes de crue et de sécheresse, et que ces cycles contribuent à donner forme au cours d’eau et aux civilisations s’établissant à proximité. Les Amérindiens construisaient leurs villages non pas sur les berges du fleuve, mais à une distance suffisante pour laisser de la marge aux eaux changeantes. De surcroît, aux établissements permanents ils préféraient des campements capables d’être déplacés en cas de crue. (...)

En 1543, l’expédition du conquistador espagnol Hernando de Soto dans le Tennessee fut interrompue par le débordement du Mississippi. (...)
pour la première fois, la montée des eaux du fleuve et l’excès de dépôts d’alluvions sont dépeints comme des obstacles au progrès. Le deuxième cas de courroux fluvial rapporté date de 1734, année où le Mississippi inonda pendant plusieurs mois La Nouvelle-Orléans — une ville bâtie par des colons inexpérimentés dans une zone inondable. Deux siècles plus tard, en 1927, le fleuve engloutit à nouveau des dizaines de villages, sur une zone aussi vaste que l’ensemble des Etats du Massachusetts, du Connecticut, du New Hampshire et du Vermont. (...)

Pour éviter une nouvelle catastrophe, le corps d’ingénieurs de l’armée entreprend d’endiguer le fleuve. Mais ces travaux ont les conséquences inverses de l’effet désiré. « Une fois le limon accumulé derrière ces digues, les crues se sont amplifiées. Elles ne charriaient plus de sédiments, et c’est là que la terre a commencé à disparaître », explique Mme Lora Ann Chaisson, vice-présidente de la tribu indienne United Houma Nation. Depuis cette époque, les grandes langues de terres alluvionnaires que le Mississippi a mis dix mille ans à former s’effacent inexorablement. (...)

« Quand je suis arrivée ici, tout ce que je voulais savoir, c’était : est-ce que c’est inondable ? On m’a répondu que non. Mais vous savez quoi ? Rien n’arrête l’eau, elle vient jusqu’ici à présent. Bien sûr, la faute en revient en grande partie à l’industrie pétrolière », assure-t-elle en tapant du pied.

Le premier appareil de forage des bayous louisianais fut installé en 1948 (...)
Les exploitants avaient promis de solidifier leurs canaux, c’est-à-dire de les remblayer une fois le puits de pétrole terminé, afin de limiter les mouvements d’eau du fragile marais. « Mais ils n’ont pas tenu parole (...) Aujourd’hui, les marécages abritent la moitié des raffineries des Etats-Unis ; leur réseau de pipelines transporte 20 % du pétrole brut et 33 % du gaz naturel du pays.

Depuis la marée noire, des crevettes naissent sans yeux (...)

Chaque année, la zone des bayous se réduit de soixante-dix-sept kilomètres carrés. Ce chiffre est d’autant plus alarmant que la Louisiane abrite la moitié des zones humides américaines et que ces zones constituent le meilleur rempart contre les ouragans. En effet, les marécages fonctionnent comme des éponges géantes : au lieu de laisser la houle submerger la côte soudainement, ils absorbent l’eau apportée par les cyclones, puis la libèrent progressivement, évitant ainsi l’inondation de l’intérieur des terres. (...)

Pendant les quatre-vingt-sept jours qu’il fallut pour contenir la marée noire, l’agence américaine du médicament et de l’alimentation (Food and Drug Administration) a ordonné l’arrêt de la pêche dans la région, mettant au chômage des milliers de personnes et affectant le mode de vie des populations locales. Troisième activité de la région après l’exploitation du pétrole et du gaz naturel, la pêche à la crevette relève moins du travail que de lointaines traditions sur les côtes louisianaises (...)

A Pointe-aux-Chênes, des maisons déjà ensevelies par les flots (...)

là où s’étendent les racines, là où, depuis une cinquantaine d’années, les arbres du bayou s’abreuvent d’eau salée et non plus d’eau douce.

A Pointe-aux-Chênes, l’eau a désormais recouvert la chênaie, de nombreux marécages, mais aussi une épicerie, une poissonnerie, des maisons. Tous les vieux habitants du village ont des souvenirs associés à un endroit désormais disparu. (...)

Les Etats-Unis figurent à la onzième place des pays les plus exposés à la montée des eaux, après les Pays-Bas, le Bangladesh ou encore l’archipel des Philippines. Dix-huit millions d’Américains vivent aujourd’hui dans une zone à haut risque, soit 6 % de la population. Ce nombre devrait doubler d’ici à la fin du siècle (...)

Sur les dix ouragans les plus ravageurs enregistrés aux Etats-Unis depuis cent soixante ans, neuf ont frappé la côte du golfe du Mexique et six d’entre eux se sont produits durant la dernière décennie (10). Pâtissant encore du coût élevé des reconstructions, la Louisiane a approuvé à l’unanimité, en 2012, un plan de protection de cinquante ans, afin d’adapter l’Etat à la montée des eaux et de pallier l’absence de réponse au niveau fédéral. Scientifiques, experts de l’industrie pétrolière et gazière, décideurs politiques et représentants de groupes indigènes locaux ont participé à l’élaboration de ce programme inédit dans le pays.

Le Master Plan, comme on l’appelle communément, devrait coûter 50 milliards de dollars. Mais, d’après M. Jordan Fischbach, codirecteur du RAND Water and Climate Resilience Center, les conséquences de l’inaction seraient bien plus lourdes (...)

Les habitants doivent déménager à leurs frais

D’après ce texte, les pouvoirs publics louisianais doivent renforcer les protections côtières (développement du système de digues, élévation de la structure des bâtiments, etc.) et procéder à des opérations de restauration des zones humides. Sur la liste des tâches à accomplir figurent même des projets inédits, comme le détournement à grande échelle de sédiments, qui consiste à pomper et répartir le limon à travers les bayous.

Mais ce plan ne prévoit nullement de s’attaquer à l’emprise de l’industrie pétrolière et gazière dans la région. (...)

En attendant, ceux qui n’en peuvent plus des inondations à répétition déménagent à leurs frais. (...)