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Marie-Claude Saliceti
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Basta !
Incendies de sites industriels : malgré Lubrizol, les autorités oscillent entre silence et indifférence
Cette enquête est publiée en partenariat avec le média indépendant Rue89 Strasbourg, dans le cadre de la semaine de l’investigation locale.
Article mis en ligne le 19 décembre 2020
dernière modification le 18 décembre 2020

Un accident industriel sur cinq concerne le secteur des déchets. Or, l’indifférence des autorités prévaut, sur fond de réglementation laxiste. C’est ce que révèle notre enquête réalisée en partenariat avec Rue89 Strasbourg, autour de l’incendie qui a ravagé un entrepôt à Colmar le 21 septembre dernier.

Les images sont impressionnantes. Deux énormes colonnes de fumées noires et opaques montent dans le ciel de Colmar. Il est environ 20 h ce lundi 21 septembre, et le site de l’entreprise Schroll, professionnel du recyclage et de la gestion des déchets, s’est transformé en un immense brasier. (...)

Mickaël Meguellati, 30 ans, agent de maintenance dans un lycée : « J’habite à l’ouest de la ville, et ce jour-là quand j’ai vu la fumée, j’ai cru que c’était tout près de chez moi tellement c’était gros. J’ai voulu aller voir, et j’ai dû faire du vélo pendant 15 minutes pour arriver à l’origine du feu ! » La rue du Prunier – où se situe l’entrepôt Schroll en question, se trouve en effet à l’opposé du domicile du jeune homme, à l’extrémité nord-est de cette ville de 71 000 habitants, qui s’étend sur près de 67 km2. (...)

« Une odeur persistante mais pas de toxicité dans l’air », assure la préfecture (...)

Enfin, la cellule communication du préfet indique : « Au regard de la proximité du collège Hector-Berlioz et de la densité du nombre d’élèves, la préfecture et la direction académique des services de l’Éducation nationale organisent un accueil provisoire et un retour à domicile pour ce jour. » (...)

Six communiqués de presse plus tard, la préfecture informe, enfin, que le feu est totalement éteint. Nous sommes le mercredi 23 septembre, il est 16 h 15. 200 pompiers de tout le département se sont donc relayés, nuit et jour pour éteindre les flammes. Et pendant près de 48 heures, les fumées des déchets entreposés sur le site de Schroll se sont dispersées dans le ciel de Colmar et de ses alentours. (...)

Analyses d’eau, d’air, de terre : « Tout va bien ! »

Le collectif Notre Maison Brûle s’est emparé du sujet et a tenu à alerter les rédactions de Basta ! et Rue89 Strasbourg. Cette « plateforme d’autodéfense populaire » pointe le cas particulier – et trop souvent ignoré par les pouvoirs publics – des incendies et autres accidents dans le secteur des déchets. En 2019 pourtant, 21 % des accidents industriels en France concernaient ce secteur. C’est aussi celui qui connaît la plus forte hausse des accidents sur les six dernières années, avec +150 % d’augmentation entre 2014 et 2019.

Dans le cas de Colmar, ce qui est particulièrement frappant, c’est l’ampleur du sinistre. (...)

Les analyses d’eau et de terre, réalisées par la société Aspect Service Environnement, sont dans les dossiers Schroll, que la direction a bien voulu nous laisser regarder, très rapidement.

Si les conclusions des analyses de terre affirment bien que « l’incendie n’a pas eu d’impact », nous n’avons pas pu lire les conclusions des analyses d’eau – la rivière de la Lauch passe à quelques mètres du site. Quant aux analyses de l’air – effectuées par les services d’incendie et de secours, le SDIS, puis transmises à la préfecture –, nous les avons finalement reçues le 16 décembre au soir, après quasiment deux mois d’attente. Avec la conclusion suivante : « Les résultats obtenus en matière de toxicité aiguë indiquent l’absence de danger immédiat pour la population lors de la phase d’urgence de ce sinistre. »

Une dizaine de substances analysées, sur plus de 200 dégagées par une combustion (...)

Nous avons soumis ce document à Paul Poulain, expert dans la gestion des risques industriels : « Ils disent qu’il n’y a pas de problème immédiat. La difficulté est là : on ne cherche pas à connaître les impacts sur le long terme. Par ailleurs les tests ne concernent qu’une dizaine de substances, sur plus de 200 matières dégagées par une combustion. Et il n’y a rien sur les effets cocktails. » (...)

Sur le site de l’Observatoire des violences industrielles, créé en septembre dernier un an après l’incendie de Lubrizol, on peut voir l’incendie de Schroll repertorié, avec cette explication :

« La préfecture a indiqué qu’aucune fumée toxique n’a été détectée. C’est un mensonge, car un feu dégage toujours des substances toxiques (même du bois bio…). Les incendies de déchets entraînent des fumées provenant d’un mélange de différents matériaux comme le plastique, entraînant des effets cocktails augmentant considérablement le risque de cancer. D’ailleurs, dans le même temps, la préfecture décide de fermer le collège à proximité dans la journée… » (...)

Paul Poulain explique : « L’analyse de la pollution de l’air d’un incendie est très complexe. Pour l’incendie de Lubrizol aussi, la préfecture avait dit que tout allait bien ! Ce qu’on mesure classiquement, ce sont les particules fines, alors qu’il faut faire des analyses bien plus fines. » (...)

Aucune étude épidémiologique, aucune inquiétude du public : la grande indifférence

Si notre enquête a pris autant de temps – de début octobre à mi-décembre –, pour peu de conclusions certaines au final, c’est avant tout en raison de l’indifférence des interlocuteurs. Les pouvoirs publics ont semblé assez vite passer à autre chose. « Aucune recherche n’a été lancée et nous n’avons pas été alerté de quelconques retombées sanitaires », nous a par exemple simplement indiqué par mail l’Agence régionale de santé.

Idem du côté des médecins généralistes de Colmar. (...)

L’Association chargée de la surveillance de la qualité de l’air en Alsace (ATMO Grand Est) dit également de son côté, n’avoir « rien à signaler niveau pollution », pour la nuit du 21 au 22 septembre. Cependant Emmanuel Rivière, le directeur délégué de l’organisme, explique : « Nous n’avons que deux capteurs à Colmar, et aucun n’est situé à proximité du site incendié. Le plus proche étant à cinq kilomètres. » Or, « pour percevoir l’impact de l’incendie, il faudrait vraiment que le point de mesure soit sous le panache de flammes, et que les vents nous soient favorables… ce qui n’a pas été le cas. »

En effet, le soir du 21 septembre, et toute la nuit, les vents ont soufflé en grande partie vers le nord-ouest. « C’est donc normal que notre capteur n’ait rien détecté », conclut Emmanuel Rivière qui ajoute : « Un incendie a forcément des polluants, mais nous, on ne peut pas dire dans quelle concentration. »

Étonnant également, le silence des associations environnementales locales. (...)

Pour Paul Poulain, c’est là une partie des problèmes : l’indifférence de la population vis-à-vis des incendies de sites de déchets. « Malgré Lubrizol en 2019, c’est le vide total de conscience de la population, sur les effets d’une installation classée pour l’environnement… Et c’est bien dommage. » (...)

À l’origine de l’incendie, le dysfonctionnement d’une caméra thermique : « pas de bol »

L’autre point sensible du dossier, c’est la cause de l’incendie et surtout son ampleur. Les images de vidéosurveillance du site – que nous avons pu consulter – permettent de voir un départ de feu, sans origine apparente, à 18 h 50, sur un immense tas de bois. (...)

Les images montrent donc le départ de feu, et l’embrasement rapide et puissant du tas de bois entreposé. Puis les minutes s’égrènent. Lentement. Jusqu’à l’arrivée des pompiers sur le site, à 19 h 30.

Pourquoi ces quarante longues minutes d’attente ? Didier Ehret, le directeur d’exploitation de l’entreprise Schroll : « Nous avons eu une caméra thermographique qui n’a pas fonctionné correctement. » (...)

« Cette caméra fonctionnait encore quelques heures avant l’incendie, assure la direction, mais là, elle nous a signalé le départ de feu à 19 h 21, or l’incendie avait déjà commencé depuis trente minutes. » Le temps que les pompiers arrivent, il est bien trop tard. Un dysfonctionnement technique donc. « Pas de bol », résume Pascal Schroll.

Ce système de détection est le même pour les 21 sites de l’entreprise qui couvre l’Alsace, la Lorraine et le Territoire de Belfort, et qui traite un million de tonnes de déchets par an. « Nous travaillons avec la même société de maintenance pour ces caméras, et c’est la première fois que ça arrive », assure le directeur, qui reconnaît : « Il faut qu’on prenne nos dispositions pour que ce genre d’incident n’arrive plus. »

Un système de double détection existe pourtant sur différents sites de traitement de déchets en France. Et Paul Poulain de conclure : « Dommage d’attendre 2020 et un incendie d’une telle ampleur pour réaliser cela ». Selon l’expert, « c’est à la population de se saisir du problème, et de demander des comptes aux pouvoirs publics. Sinon, rien ne va bouger. »