Suite à leur dernière visite à Calais, Camille Louis et Étienne Tassin continuent leur interpellation des autorités, tout en questionnant le sens de tout ça. Le gaz, gazer les personnes qui n’ont pas à être là. Un quotidien, qu’il s’agisse de la gazeuse brandie comme un spray d’insecticide ou du bombardement du bidonville comme à la guerre
« La République et les exilés : de deux « marches » contraires
À l’attention du Président de la République, du ministre de l’intérieur, des préfets des Hauts-de-France, de la maire de Calais… La République est en marche, dites-vous ; les migrants aussi : marchent-ils dans la même direction ?
Les migrants, c’est indiscutable, vont du pire qu’ils quittent vers le meilleur qu’ils convoitent. La république, elle, et chacun peut s’en convaincre sur le littoral des Hauts de France comme à la frontière italienne ou à la Porte de la Chapelle, va du meilleur qu’elle affiche — une devise fièrement soutenue : liberté, égalité, fraternité — aux pires exactions qu’elle commet chaque jour par l’entremise des CRS, de la police nationale ou de l’administration publique. Des hauteurs de la République à la vallée de la Roya, chacun peut en faire l’amer constat. Qu’est-ce que vous, Maire, Préfet ou Ministre de l’Intérieur avez à nous en dire ? Qu’est-ce que vous, Monsieur le Président de la République en marche, vous pensez de ces marches contraires ? Nous aimerions des réponses… Car voici des questionnements légitimes face à des faits observés ou attestés.
Histoire de gaz 1 : d’une non rupture de jeûne à une fracture d’humanité
Aux premiers jours du ramadan à Grande-Synthe, le moment de rompre le jeûne s’approche quand les forces de l’ordre entourent des exilés venant de cuisiner le repas du soir et gazent les marmites, empêchant les migrants de se nourrir après une journée entière sans manger. « Une fois de plus » ou « comme d’habitude » serait-on presque tentés de dire, tant nous nous sommes habitués à être les témoins passifs de l’intolérable et de l’immonde perpétrés par nos États européens qui, au lieu d’offrir l’hospitalité, privent ces femmes et ces hommes des biens communs fondamentaux et s’efforcent de détruire leur capacité d‘être au monde.
Pourtant quelque chose dans cette scène semble être en mesure d’interpeller même le plus distant, le plus indifférent d’entre nous, celui qui ne veut pas savoir ce qu’il advient « d’eux » et considère que ce n’est ni son histoire ni la nôtre. Car les histoires de gaz que l’on emploie pour tuer à petits feux, de gaz qui s’accompagne d’une volonté d’affamer ou d’assoiffer les gens, de gaz qu’on projette aujourd’hui dans les abris de fortune que se construisent les exilés, dont on asperge les couvertures et qu’on répand à l’intérieur de leur lieu de répit où il serait encore possible de se reposer et peut-être même de rêver, bref les histoires où s’associent « chambre » et « gaz », justement, trop justement, ces histoires font bien partie de notre histoire. Pas seulement à nous Français ou à nous résidents des Hauts de France, mais à nous « humanité » qui condamnons régulièrement de tels mariages entre produits chimiques et élimination de ces populations dont on reconnaît pourtant qu’elles composent avec nous une commune humanité. (...)
Rencontrer, tisser des relations, se nourrir des différences, cela peut tout simplement se nommer : exister. Et c’est bien à l’empêchement, à l’annulation des existences qu’aujourd’hui, à Calais, à la Porte de la Chapelle mais aussi en Italie ou en Grèce1, nous ne pouvons qu’assister. Comment nommer autrement la violence qui s’exerce aujourd’hui sur cette « population migrante » ? (...)
Il s’agit d’une violence redoublée de cruauté : « vous avez cuisiné pour rien, nous détruisons votre repas ; vous vouliez jeûner, eh bien votre jeûne va se poursuivre mais c’est maintenant nous qui vous l’imposerons (...)
Ce n’est là ni une exception ni une bavure, c’est une technique d’humiliation en même temps que d’affaiblissement : cette technique est nazie, pourquoi le nierait-on ?
Histoire de gaz 2 : une société en marche ou assignée à résidence ? (...)
Pouvez-vous nous dire, Monsieur le Président, Monsieur le Ministre de l’Intérieur, Monsieur le Préfet, Madame le Maire en quoi l’usage systématique, agressif autant qu’excessif, de gaz à l’encontre de migrants s’apprêtant à dîner, à se coucher, se levant ou se lavant, constitue-t-il un « un usage nécessaire et proportionné de ces armes » ? L’argument répété des forces de l’ordre pour justifier ces exactions – éviter la reconstitution de campements – tiendrait-il lieu de « politique » et justifierait-il aussi à vos yeux les pratiques fascisantes d’une police abandonnée à sa seule fonction répressive ? La France en marche n’a-t-elle rien d’autre à proposer que la destruction de celles et ceux qui marchent pour leur vie ? Au moment où le nouveau gouvernement s’apprête à faire passer l’obligation de l’arrêt généralisé – l’assignation à résidence – dans le droit commun, n’a-t-on pas un commun droit et devoir de vous interpeller sur vos criantes contradictions3 ? (...)
Un rapport de l’ONG Human Rights Watch de janvier 2015 dénonçait déjà les violences policières contre les migrants de Calais. Les témoignages recueillis étaient accablants : matraquages systématiques, usages injustifiés et disproportionnés de gaz lacrymogènes, humiliations, coups et blessures, etc… La situation a-t-elle cessé ? S’est-telle améliorée ? Le nouveau gouvernement a-t-il pris des dispositions pour que cessent ces abus ? Entendez-vous, Monsieur le Président, restaurer la dignité des forces de l’ordre en les dispensant d’avoir à faire subir à des êtres affaiblis mais admirables une terreur aveugle et blessante égale à celle qu’ils ont fuit espérant trouver en Europe un refuge contre les exactions, les bombes et les gaz que répandent ailleurs milices terroristes et Etats terroristes ? (...)
Histoire de gaz 3 : la désorientation comme politique. Cherchez le crime.
Jeudi 1er Juin, à Calais : les CRS envahissent le bois Dubruelle, s’emparent des sacs de couchage des exilés, de leurs affaires personnelles, et les gazent. Est-ce utile ? Est-ce intelligent ? Est-ce productif ? Non, c’est inutile, imbécile, improductif. C’est une perte, en tous les sens du terme. Pas simplement au sens économique, le seul argument audible en Europe qui fait dire : « on n’a pas les moyens de vous accueillir, de vous nourrir, de vous loger ». D’une part cela est faux ; d’autre part cette politique et cette police de la destruction et de l’annulation ont un coût énorme. Elles font perdre des moyens à la ville, au département, à l’État, mais aussi et surtout elles font de la perte le produit spécifique de ces différentes instances. Car il faut perdre les exilés, non pas les « orienter » vers les dispositifs pourtant supposés « orienter et accueillir » — ces C.A.O tant vantés comme solution « humaine et digne » lors du démantèlement de ladite « inhumaine et indigne » jungle — mais simplement les faire fuir pour ne plus jamais les revoir : « si je te revois ici, je te conduis direct en CRA », dit le policier à l’exilé. (...)
Des dizaines d’autres récits viennent corroborer ces pratiques quotidiennes, dignes du fascisme le plus sombre de notre histoire : détruire les biens et les refuges des migrants, les empêcher de dormir, les priver de nourriture et d’eau, les chasser comme des animaux, les humilier comme des ennemis, les menacer physiquement et verbalement, et surtout les renvoyer vers nulle part puisque partout où qu’ils aillent ils seront reçus de la même façon. Quel crimes ont-ils commis pour être ainsi harcelés ? D’être présents, même illégalement, sur une terre qui se dit d’asile ? Certes non ! Leur crime est autre. Ils ont fui les crimes qui les menaçaient et les exactions qu’ils subissaient dans leurs pays d’origine ; ils ont fui la misère et la mort, ils ont fui les forces d’un ordre injuste et arbitraire et celles d’une économie coloniale appauvrissante ; et révèlent par leur seule présence que ces crimes subis là-bas sont aussi ceux qu’on commet ici : voilà leur crime. Ils sont les véritables témoins du monde tel qu’il est en train de se faire, sans nous. (...)
ils révèlent la face obscure d’une Europe infidèle à ses principes : voilà leur crime. (...)
Une longue et triste histoire du gaz relie le gaz moutarde lancé dans les tranchées de 14-18 au Zyklon-B utilisé dans les camps de la mort et au gaz sarin employé par Bachar el-Assad sur les civils syriens.
Que la république française n’ait rien d’autre à offrir que des jets de gaz aux exilés qui viennent à sa rencontre doit aussi se comprendre selon cette histoire. La laissera-t-on se répéter ? (...)