Dans « L’art du rangement », se débarrasser de ses possessions est une vertu. Mais si nous savions où terminent nos vêtements, nous verrions peut-être les choses autrement.
À chaque épisode de L’art du rangement, l’émission à succès de Netflix animée par l’experte lifestyle Marie Kondo, les vêtements sont les premières victimes de la purge.
Sous les yeux de millions de personnes, ses client·es commencent par entasser une montagne de fringues sur leur lit, avant de prendre le temps de se demander si chacune d’entre elles leur « apporte de la joie » et, lorsque ce n’est pas le cas, de la remercier avant de la jeter. (...)
Chaque diffusion de cette émission coïncide avec des pics de dons de vêtements dans des friperies de tout le pays, certaines boutiques signalant même de longues queues de gens venus apporter par valises entières leurs fonds de placard passés de mode. (...)
Direction la poubelle
Depuis plus d’un siècle, les organisations caritatives associent don de ses possessions et noblesse d’intentions, et voici aujourd’hui que Marie Kondo puise à son tour dans ce vieux mythe américain si valorisé : elle transforme le fait de jeter des trucs inutiles en vertu, ou au moins en étape nécessaire de la réinvention personnelle.
Le problème est que la plupart des vêtements que nous donnons ne réalisent jamais le moindre noble objectif ; ils finissent tout simplement à la poubelle. Les habits forment l’une des catégories qui grossissent le plus vite dans les décharges aux États-Unis.
Presque 12 millions de tonnes de vêtements et de chaussures sont jetées chaque année, plus du double d’il y a vingt ans. Et tout porte à croire que L’art du rangement aggrave le problème, m’a confirmé Adele Meyer, directrice exécutive de l’Association of Resale Professionals.
Les vêtements que les gens donnent ne sont pas « nécessairement des choses vendables », explique cette dernière ; les associations « ne peuvent pas remplacer les fermetures Éclair, les boutons manquants, ni repasser les vêtements ».
Des membres de son réseau d’associations paient pour envoyer des habits à la décharge, raconte-t-elle. D’autres ont reçu tellement de dons qu’ils ont dû en refuser ou demander à leur personnel de faire des heures supplémentaires pour trier des piles d’articles démodés ou de piètre qualité. (...)
Décharges sauvages à Accra
Liz Ricketts, chercheuse sur la deuxième vie des vêtements, était au Ghana lorsque l’émission L’art du rangement a commencé à être diffusée sur Netflix. Il était encore trop tôt pour qu’elle puisse témoigner d’un effet KonMari sur les négociants de vêtements d’occasion du pays –il faut compter quatre à dix semaines, voire davantage, pour que les vêtements passent d’une association américaine à un port d’Afrique de l’Ouest.
Mais si le Ghana et une grande partie de l’Afrique subsaharienne absorbent depuis des dizaines d’années la plus grande partie de nos habits d’occasion les moins précieux, cette tendance est en train de changer. L’augmentation du volume de fripes, en particulier de tout ce qui est passé de mode ou très usé, n’est déjà pas bien vue, souligne Liz Ricketts : « Il y a un surplus inimaginable de vêtements d’occasion, et les négociants se plaignent qu’on les pousse à accepter des conteneurs et des balles de vêtements contre leur gré. »
« Vos vêtements finiront probablement dans des décharges sauvages qui sont aussi des lieux de vie. »
Liz Ricketts, chercheuse sur la deuxième vie des vêtements (...)
Encore un effort
Si nous pouvions voir de nos propres yeux ce qu’il advient de nos anciens vêtements, nous serions sûrement plus enclin·es à envisager des options autres que simplement les mettre à la poubelle ou les empiler aux portes des associations caritatives.
Nous ferions peut-être plus d’efforts pour réutiliser, revendre et échanger des habits, et pour jeter et donner plus soigneusement le reste, afin de ne pas surcharger le système et les personnes qui ont pour tâche de gérer nos déchets. En d’autres termes, nous nettoierions nos maisons comme nous l’avons fait pendant des siècles : lentement, à regret et petit à petit.
S’il est possible de nous convaincre de faire un truc aussi pénible que nettoyer notre maison de la cave au grenier, on peut espérer qu’il soit aussi possible de nous persuader de changer nos habitudes de consommation –en ne désirant que des objets qui nous « donnent de la joie », pour commencer. Finalement, ce qui fera vraiment la différence, ce sera notre aptitude à enfin nous détourner de la fast fashion et à nous soucier du type de vêtements que nous achetons.