Les constructions de retenues collinaires, ces réservoirs d’eau permettant d’alimenter les canons à neige afin de maintenir le tourisme de ski, font bondir les associations environnementales. En Haute-Savoie, elles s’insurgent contre le « saccage d’un sanctuaire de biodiversité ».
Grimper en haut du plateau de Beauregard, à 1 741 mètres d’altitude, sur les hauteurs de la station de La Clusaz (Haute-Savoie), c’est bénéficier d’un splendide panorama sur le massif des Aravis et sur le majestueux mont Blanc. Cette vaste prairie, où l’on peut croiser des chamois, des renards voire le rare tétras-lyre, est aujourd’hui menacée par les pelleteuses qui vont y construire une retenue collinaire. Un réservoir d’eau pour abreuver les canons à neige et maintenir le manteau neigeux de la station, chaque année plus fragile sous l’effet du dérèglement climatique. La mairie assure que cette retenue d’une capacité de 150 000 m3, la cinquième de la commune, permettra également de sécuriser l’alimentation en eau potable.
Mais les opposants, réunis au sein de l’association Nouvelle Montagne, s’indignent du « saccage d’un sanctuaire de biodiversité ». Sur le site de leur pétition, qui a récolté quasiment 50 000 signatures, ils rappellent que le site est classé Natura 2000 et que cette retenue collinaire mettra en danger l’équilibre hydrologique et détruira des écosystèmes, lieu de vie de sept espèces d’oiseaux.
L’Autorité environnementale a souligné l’absence ou l’insuffisance d’études concernant les prélèvements en eau et leurs conséquences environnementales. Et France Nature Environnement Haute-Savoie (FNE) a déploré « un nouveau projet à rebours des préoccupations générées par le changement climatique ». (...)
La mairie de La Clusaz a demandé une dérogation pour destruction et altération d’habitats protégés. (...)
« En construisant la retenue, ils vont pérenniser l’industrie du ski. Ce n’est pas ainsi qu’ils iront vers la transition », explique à Reporterre Laurent Hatchadour, membre du collectif Fier-Aravis et de l’association Nouvelle Montagne. (...)
Multiplication des retenues collinaires
Maintenir à tout prix l’enneigement des stations pour préserver les 18 000 emplois directs liés au ski [1] : telle est la politique à courte vue menée par une grande partie des élus des domaines skiables alpins.
Pour ce faire, ils tapissent la montagne de canons à neige, alimentés par les retenues collinaires. Aujourd’hui, 35 % de la surface totale des pistes en France est sécurisée par la production de neige de culture (par rapport à la surface totale des pistes). Selon l’association de protection de la montagne Mountain Wilderness, l’enneigement artificiel nécessite en moyenne 4 000 m3 d’eau à l’hectare.
Et pour alimenter les canons, il faut construire toujours plus de retenues collinaires. Plusieurs sont d’ailleurs en chantier, (...)
Les Amis de la Terre Savoie dénoncent une artificialisation inutile pour une réserve d’eau qui ne sera même pas potable. Ils s’interrogent sur le modèle économique d’une retenue collinaire qui permettra d’enneiger seulement 2 % du domaine pour un coût de 3,8 millions d’euros. (...)
Le rapide réchauffement climatique de la montagne
Autre problème : les Alpes ont gagné plus de 2 °C depuis le milieu du XIXe siècle, soit un réchauffement climatique plus rapide que pour le reste du globe. Selon une étude menée par une trentaine de scientifiques de plusieurs pays alpins, la saison d’enneigement a diminué de 22 à 34 jours en moyenne au cours des cinquante dernières années. Or, pour que les canons fonctionnent, il doit faire froid, et lorsque la température est supérieure à - 3 °C il devient très difficile de fabriquer de l’or blanc. (...)
Samuel Morin estime d’ailleurs que la neige de culture, sujet emblématique du dérèglement climatique en montagne, n’est que la partie émergée de l’iceberg. « C’est un révélateur des tensions sur les questions de vision globale du territoire au-delà de son poids réel d’émissions de gaz à effet de serre. » (...)
La patience est pourtant nécessaire, estime Samuel Morin, chercheur au CNRM. « La transition ne se fera pas du jour au lendemain. Il y a des exemples où cela marche, comme à Métabief, dans le Jura. Mais cela ne se décrète pas unilatéralement. Cela demande beaucoup d’échange et de compréhension mutuelle entre les collectifs qui veulent défendre l’environnement et les acteurs plus proactifs sur le développement touristique. »